#26 / Carnets de Sainte-Hélène – vol. 1

Les Portes du chaos

En ce 1er mai 2017, nous étions bien loin de nous douter que l’île qui venait d’apparaître sur l’horizon serait notre port d’attache pendant près de 6 mois. Sainte-Hélène. Depuis la mer, un bastion marin ceinturé de falaises déchiquetées, ouvrage cyclopéen en granit noir, luisant des embruns qu’y projettent perpétuellement les assauts de la houle. Rien ne semble inviter à l’escale. La côte sud-est qui tient tête à l’alizé depuis la nuit des temps est connue à Sainte-Hélène sous le nom de « Porte du chaos ». Des pitons rocheux, géants de pierre aux noms bibliques, parsèment ce gigantesque cirque aux formes torturées, lacéré par l’érosion. Sous le vent de l’île, ça ne s’arrange pas. Qui peut bien vivre ici ? La muraille des falaises est à peine interrompue par une vallée étroite et escarpée, çà et là. Pas de plages, pas de vie sur le littoral outre les milliers de pétrels et de paille-en-queue qui peuplent les rochers. Sur le plateau, quelques maisons, enfin, pour nous rappeler que Sainte-Hélène n’est pas une île déserte. D’une vallée à l’autre, sans que le relief ne s’apaise pour autant, on devine peu à peu la présence humaine. Et au détour d’une avancée rocheuse s’ouvre subitement une baie, au débouché d’un canyon plus vaste que les autres. Encaissées au fond de la vallée, les maisons ruissellent des hauteurs vers le littoral en un ruban qui s’élargit peu à peu jusqu’à la mer. La carapace des toits couvre chaque mètre carré de cet espace vital parcimonieusement cédé à l’homme par la nature. Entre les deux falaises qui se font face, la petite bourgade de Jamestown, capitale de l’île, épouse le cours du ruisseau qui, de la Heart Shaped Waterfall à la baie, lui a patiemment façonné son écrin.

À l’opéra

Vu de la mer, Jamestown est un décor de théâtre. La scène est fermée, côté cour et côté jardin, par deux gigantesques murs qu’un effet de perspective semble vouloir faire se rejoindre, tout au fond. Sur les hauteurs de la falaise, aride et vaguement plantée de cactus, des constructions en nid d’aigle attirent le regard. Mundens Battery à gauche, et Ladder Hill Fort à droite, à l’abandon depuis un siècle, continuent à veiller silencieusement sur James Bay. Sainte-Hélène fut en son temps le camp retranché de milliers de soldats et l’île la mieux gardée de l’empire britannique. Avec le temps, l’œil s’exerce à repérer les centaines de canons qui achèvent de rouiller sur les crêtes et dont les gueules se dressent encore belliqueusement vers le ciel. Jamais aucun d’eux n’a fait feu sur l’ennemi, pas un boulet. Jamais personne n’a eu l’audace d’attaquer Sainte-Hélène.

De Ladder Hill, où flotte fièrement l’Union Jack depuis 1673, le regard dévale la falaise, guidé par l’une des curiosités les plus célèbres de l’île. Le Jacob’s Ladder, le plus long escalier du monde, égraine ses 699 marches en une saignée tracée au cordeau. À l’avant-scène, le « wharf » s’étale sur toute la largeur du théâtre. Dans ce qui n’est pas un port, cet espace vital pour l’île n’est pas non plus tout à fait un quai. Long de plus ou moins 500 mètres, il forme un arc de cercle qui fait à la fois office de digue, de parking, de dancing à ciel ouvert et de quai de déchargement. À son extrémité nord, « The Steps », cinq marches qui descendent vers l’eau et qui représentent en tout et pour tout le seul point d’accostage de l’île. Tous les visiteurs qui posent pied à terre empruntent ce petit escalier. Cinq marches pour pénétrer dans le monde hors du temps et décalé de Sainte-Hélène.

Une île sans port

Aucun bateau digne de ce nom n’accoste jamais à Jamestown. La houle qui contourne inlassablement l’île rend toute mise à quai impossible. Depuis quatre siècles, c’est donc en chaloupe que l’on touche terre, après avoir mouillé l’ancre à bonne distance dans la baie. Personne n’échappe à cette règle, que l’on voyage à bord d’un petit voilier ou du Royal Mail Ship Saint Helena, un cargo mixte de 100 mètres qui reste au moment de notre arrivée la seule liaison régulière avec le monde extérieur. Deux antiques barques à moteur assurent le service des navettes et permettent d’accoster aux Steps. Par temps calme, c’est un jeu d’enfant. Mais dès que la houle gonfle et vient briser sur le wharf, l’opération devient spectaculaire, voire dangereuse. Johnny et Donny, les marins qui manœuvrent le petit ferry, ont l’art de choisir le bon moment pour toucher terre, juste après la plus grosse déferlante. Les passagers ont alors quelques secondes pour s’emparer d’un gros cordage, suspendu à un arceau au-dessus de l’escalier, et, d’un coup de rein, sauter du bateau sur la première marche. Il faut ensuite déguerpir, avant l’arrivée de la vague suivante et de son torrent d’écume. Lorsque le Royal Mail Ship (RMS) touche Sainte-Hélène par temps de forte houle, les passagers les plus âgés sont transportés en barge. À l’approche du wharf, la grue y dépose une nacelle pouvant accueillir une dizaine de personnes. C’est officiellement le seul ascenseur de l’île. Surplombant le wharf et ses constructions du 18ème siècle, la falaise est aujourd’hui recouverte d’un immense filet métallique. Jusqu’il y a peu, les pluies d’hiver entrainaient des éboulements dangereux qui, dans le meilleur des cas, rendaient le débarquement des containers impossible.

Premiers pas

Comme tout le monde, nous mettons donc pied à terre aux Steps, après trois semaines de mer depuis Le Cap. Dès les premiers mètres de notre progression sur le wharf, les dockers nous saluent et nous abordent chaleureusement. Ils ont la peau très brune, sont petits et râblés et parlent un anglais que nous prenons d’abord pour du créole. C’est une surprise car nous pensions débarquer sur une sorte d’extension tropicale des îles de la Manche, peuplée de rouquins et résonnant de l’anglais d’Oxford. Notre première rencontre avec les « Saints » est à l’image de cette petite communauté métissée de 4000 personnes, isolée au milieu de l’océan depuis cinq siècles : simple, attentionnée et profondément attachante. Comme Napoléon en 1815, nous longeons la falaise vers le rempart qui garde la ville. « The Arch », une porte cochère dans la muraille, conduit à la Grand Parade, sorte de square délimité par un jardin à l’anglaise, l’église et The Castle, le siège du gouvernement de l’île. Face à nous, Main Street aligne de chaque côté ses façades géorgiennes qui sont le décor de la vie à Jamestown depuis la fin du 18ème siècle. En traversant le mur épais de plusieurs mètres, on pénètre dans Jamestown sans trop se rendre compte que l’on fait aussi un bon de 40 ans dans le passé. Au-delà du mur, les règles du jeu sont celles d’une petite île coupée du monde. Au-delà du mur, on succombe au charme de l’isolement.

Un cargo pour viatique

Cette question de l’isolement est inscrite au cœur de l’ADN des Saints. C’est le principal sujet de conversation, de controverse, de dissensions politiques, de commérages, de réjouissance ou d’affliction. Lors de notre arrivée, les magasins sont vides. D’une pénurie à l’autre, les Saints doivent faire preuve d’imagination et de patience pour assurer le quotidien. Trouver un œuf relève parfois du défi, et certaines denrées manquent des semaines entières. À l’arrivée du RMS, les vivres sont acheminés vers les différents magasins, dans un ordre bien précis, et en obéissant à un horaire strict. En quelques minutes, l’essentiel est vendu ! Il vaut donc mieux bien se faire expliquer où aller et à quelle heure, afin de se joindre à la cohue des affamés. Certaines erreurs de calcul dans les besoins de l’île donnent parfois lieu à des situations surprenantes. En 2003, Sainte-Hélène a été sans papier toilette pendant 8 semaines. Un véritable traumatisme ! Les habitants s’étaient rabattus sur le journal de l’île.

Si les épiceries sont vides en ce début mai, c’est parce qu’un événement passablement dramatique a bouleversé la vie de Sainte-Hélène. Depuis des semaines, le Royal Mail Ship est en panne ! C’était déjà arrivé en 2011, et jusqu’aux produits de base avaient fini par manquer. Sainte-Hélène s’était vue privée de son approvisionnement et pas un seul Saint ne fut épargné par la crise qui en découla. Aujourd’hui, voici trois mois que le RMS est en cale sèche au Cap pour un problème d’hélice. Trois mois que les stocks des magasins fondent peu à peu, trois mois surtout que les malades ne quittent plus l’île, que les analyses de sang n’ont plus lieu, que les familles sont séparées. « Stranded » ! Tout comme le RMS, les centaines de Saints bloqués à Cape Town attendent leur retour chez eux à l’hôtel et aux frais de la Couronne britannique. À Sainte-Hélène, on espère et parfois, on désespère. Pour certains malades, la situation devient critique. Et puis un beau jour de mai, toutes les vitres de la ville tremblèrent au son grave et familier de la corne. Comme de coutume, le RMS saluait les îliens, juste après avoir mouillé son ancre, mettant un terme à des semaines d’attente.

Lorsque le RMS arrive dans la baie et que le signal retentit, la petite ville se transforme en quelques minutes. Les rues s’animent alors d’un flot de piétons et de voitures qui converge rapidement vers le wharf. Entretemps, le glacier s’est installé, ainsi que le bar mobile et le vendeur de hot dogs. On voit passer les douaniers et les officiers de l’immigration qui ont mis leurs uniformes pour l’occasion. Ceux qui ne sont pas là pour accueillir quelqu’un ou collecter des marchandises sont venus par curiosité, avec les enfants, le chien… Bref, quand le RMS est à l’ancre, tout Sainte-Hélène fait le déplacement. L’Union Jack est hissé sur le mât d’un vieux clipper, érigé au sommet de Ladder Hill.

« The World’s Most Useless Airport »

En juin 2016, le gouvernement de l’île avait annoncé l’ouverture d’un tout nouvel aéroport et le vieux cargo mixte avait fait un voyage supposé être son dernier, jusqu’à Londres. Des dizaines de passionnés avaient pris part à ce « Farewell Voyage ». Pour l’occasion, des tasses, des t-shirts, des casquettes avaient été imprimés. On a même vendu des morceaux de bois du pont arrière certifiés authentiques. Ces souvenirs du dernier voyage sont aujourd’hui des pièces de collection, pour leur rareté, mais aussi parce que le RMS navigue toujours et que nul ne sait quand se terminera son service. Le bateau taillait sa route vers le Sud, quelque part au large des Canaries lorsque la nouvelle est tombée : l’aéroport de Sainte-Hélène est dangereux et n’ouvrira pas dans les délais prévus.

On l’a compris, l’aéroport est au cœur de la problématique de Sainte-Hélène. Les enjeux sont colossaux. La petite route qui mène de Longwood à Prosperous Bay Plain offre une vue saisissante sur la piste, construite sur l’une des rares surfaces plus ou moins planes de l’île, et au prix de travaux de terrassement cyclopéens. Au sud de la piste, des dizaines de mètres ont été gagnés sur le gouffre de Sharks Valley. Et pourtant… Les 300 millions de livres investis n’ont pas encore permis aux Saints de quitter leur île autrement que sur le vieux RMS. Seuls quelques petits jets privés ou des avions militaires touchent le tarmac de Sainte-Hélène. Construite en travers du vent dominant, la piste est en effet d’ores et déjà classée parmi les plus dangereuses au monde. Qu’ils approchent par le nord ou par le sud, les avions atterrissent par un fort vent latéral qui souffle 350 jours par an. British Airways a mené un vol d’essai qui a conduit à cette conclusion au terme d’une triple tentative d’atterrissage: l’aéroport est impraticable pour un avion de taille moyenne. Le vent en question n’est autre que l’alizé, ce fameux « trade wind » qui poussait déjà les voiliers de la Compagnie des Indes au 17ème siècle. Ce vent d’une stabilité et d’une régularité dignes d’une montre suisse… Qu’est-ce qui a donc poussé les ingénieurs britanniques à valider un tel fiasco ? Et pourquoi la piste n’a-t-elle pas été construite pour offrir un meilleur angle d’approche, ce qui n’aurait pas posé de difficulté majeure ?

Pour les Saints, ce cuisant échec tourne à l’humiliation. Et les théories les plus variées circulent et alimentent les conversations. Certains incriminent le « wirebird » ou pluvier de Sainte-Hélène. Ce petit oiseau endémique de l’île – le dernier ! – niche sur Prosperous Bay Plain et orienter la piste face au vent aurait dangereusement menacé son habitat. C’est le complot écologiste. D’autres accusent les Anglais d’avoir conçu un aéroport militaire déguisé. Les avions de chasse n’ont cure du vent de travers et Sainte-Hélène reste une base stratégique importante pour le Royaume-Uni. C’est le complot militaire. À l’heure où le spectre d’une seconde guerre des Malouines hante les esprits, cette approche de la question compte de nombreux adeptes. Mais que ce soit le résultat d’un plan ou non, Sainte-Hélène reste bel et bien difficilement accessible. Sans le RMS et avec une desserte aérienne au mieux périlleuse et incertaine, les Saints sont à l’aube d’une période particulière de leur histoire !

Au rythme de la houle

Amarré à un solide mouillage dans James Bay, à l’ombre des falaises de Ladder Hill, Florestan se balance au rythme de la houle qui contourne inlassablement l’île. Les faibles dimensions de Sainte-Hélène en font un piètre brise-lame, et les conditions de vie à bord sont souvent difficiles, et parfois carrément impossibles. Vus du wharf, les mâts des voiliers semblent autant de métronomes battant une mesure infernale. Florestan n’échappe pas à la règle. Parfois, une nuit parfaitement calme se transforme en un véritable enfer en l’espace de quelques minutes. Nous nous réveillons lorsque nous commençons à nous cogner l’un à l’autre dans notre couchette, projetés d’un bord sur l’autre. Les heures qui suivent passent ensuite bien lentement, à compter les soubresauts du bateau et à identifier quelle est la casserole qui cogne dans l’armoire ou le cordage qui bât contre le mât. Nos souffrances prennent fin lorsque le petit ferry de Johnny fait son entrée dans le mouillage, caracolant poussivement dans la houle d’un bateau à l’autre pour délivrer les « yachties » endoloris par leur nuit à bord. Le sourire en coin et la cigarette aux lèvres, notre sauveur ne manque pas de nous lâcher : « I’m sure you had a good night, hé ? »

En voiture

Lors de notre arrivée en mai, le temps est au beau fixe. Après la fraîcheur des premiers jours d’hiver à Cape Town, retrouver un climat tropical fait du bien. Pour les touristes d’une semaine que nous pensions être, Sainte-Hélène nous offrait son plus beau visage alors que nous partions à l’assaut de ses reliefs escarpés. Pour notre première escapade, nous conduisons une antique jeep, louée pour trois jours au garage de Jamestown. Plus grand-chose ne fonctionne et on accède au coffre par une fenêtre, mais ça roule ! La procédure est simple : on appelle le garage, dans les 10 minutes on nous amène la voiture, pas de contrat, pas besoin du permis ni du passeport et le réservoir est vide. Un état des lieux prendrait la journée vu le nombre de bosses et de griffes sur la carrosserie et nous démarrons dans un nuage de suie. Plus de 2000 voitures sillonnent l’île, ce qui est énorme vu le réseau routier. Pas assez cependant pour créer des embouteillages ou des problèmes de stationnement. Mais le parc automobile date et on croise des ancêtres bricolés depuis des générations.

Une voiture de 20 ans est considérée comme un modèle récent et les prix à la revente pour une Ford Escort de 1995 atteignent des sommets. Les routes escarpées, tortueuses, étroites et parsemées de nids de poule rendent les déplacements pittoresques mais aussi extrêmement lents. Il est très rare de passer la troisième et ce serait d’ailleurs mal vu car cela compromettrait une véritable institution sur Sainte-Hélène : le salut au volant. Un conducteur est en effet tenu de lever la main au passage d’une autre voiture, mais aussi pour chaque piéton rencontré en chemin. L’habitude du salut est d’ailleurs un critère d’évaluation des nouveaux venus sur l’île. Et il n’est pas rare d’entendre des jugements peu flatteurs sur tel ou tel expatrié avec la précision « he doesn’t wave very often ». Alors que nous quittons Jamestown, nous pensons tout d’abord que les gens identifient notre jeep comme celle d’une personne bien connue. Avec un grand sourire et sans rien de machinal, tout le monde, des enfants aux vieillards, nous salue chaleureusement. Nous prenons vite le pli de répondre, et bientôt de prendre l’initiative. Les semaines passant, nous avons aussi appris que quand on salue quelqu’un qu’on connaît, on adjoint au geste de la main un coup de klaxon. Et si c’est quelqu’un qu’on aime bien, on s’arrête carrément quelques instants pour un mot gentil par la fenêtre. Personne, dans la file qui se forme de part et d’autre du « bouchon » n’aurait l’idée de manifester une quelconque impatience. À Sainte-Hélène, on a vraiment le temps.

Les secrets de Sainte-Hélène

La route qui quitte la profonde vallée de Jamestown serpente sur le flan du canyon et offre peu à peu une vue aérienne sur le bourg. Des hauteurs de Upper Jamestown jusqu’au wharf, les maisons forment une sorte de patchwork multicolore qui s’élargit vers la mer. Les grands ficus des jardins, les manguiers, papayers et bananiers qui prolifèrent en bordure du ruisseau tout au long de la vallée contrastent avec l’aridité des falaises. L’ascension se poursuit ensuite à travers Half Tree Hollow, une sorte de petite banlieue où vit l’essentiel de la population. Rien ne pousse ici non plus, et on se dit que c’est à ceci que devrait ressembler une colonie humaine sur la lune. Une sorte de col marque la fin de l’escalade et nous révèle le secret de Sainte-Hélène, jalousement gardé derrière ses murailles de granit : une succession de vallées couvertes de forêts, de pâtures et de bocages, dominées par une série de pics auxquels s’accrochent les nuages. Suspendue à flanc de coteau, entre deux rangées d’arbres tordus par les vents, la petite route serpente sous les frondaisons. À chaque virage, c’est une nouvelle vue sur l’île qui s’offre à nous, nous révélant l’incroyable variété de ses paysages. En route vers Thompson’s Wood, nous circulons dans un épais brouillard, sur la crête. De part et d’autre, des prairies d’herbe grasse dévalent vers la mer. Un dernier tournant en épingle à cheveux et la route s’arrête net, face un paysage sidérant.

Nous sommes parvenus aux « Gates of Chaos », au vent de l’île. Ici, ce qui fut peut-être le cratère du volcan qui a donné naissance à Sainte-Hélène s’est transformé au fil des millénaires en un gigantesque cirque totalement ouvert sur la mer. En son centre, comme une sorte de point de convergence, Sandy Bay Beach, l’une des deux plages de sable de l’île. Enserrée dans un goulet rocheux, elle semble vouloir avaler les puissantes vagues de l’Atlantique. La végétation est absente et les couleurs sont celles de la terre et de la roche, rouge, mauve, orange… Balayé par le vent et lavé par les pluies diluviennes, le sol s’est appauvri au point que rien n’y pousse. L’érosion a créé des gorges abyssales, dominées par d’immenses pitons de granit. Parmi ceux-ci, Lot et Lot’s Wife donnent à ce décor monumental une perspective toute théâtrale. Le premier est une sorte de pain de sucre parfaitement conique de 450 mètres de hauteur. À sa suite, et comme pour illustrer le récit biblique qui leur a donné leurs noms, Lot’s Wife semble vouloir le poursuivre à travers le chaos. Erodé à sa base, l’immense rocher est posé en équilibre instable, au sommet d’une crête. Une profusion d’oiseaux anime ce paysage dantesque. Les masked boobies, ou fous masqués, nichent à même le sol, sur les hauteurs. Leurs nids blanchis par le guano se comptent par centaines.

(à suivre…)

Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay
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