#7 / Les visiteurs du soir

Florestan vient d’accomplir sa première grande traversée. Cinq jours entre Gibraltar et les Îles Canaries, au large des côtes marocaines. Avec une vitesse moyenne de près de 5 nœuds (8 km/h), ce n’est pas trop mal. Dès le départ, l’équipage vit au rythme des quarts. Nous découpons ainsi notre temps en petites tranches de deux heures, alternant veille sur le pont, sommeil, cuisine et corvées diverses. Nous avons donc chacun trois petites journées de quatre heures qui nous permettent d’assurer la marche du bateau vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Jour et nuit…

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 En mer, les règles changent. Le temps se dilue et se confond avec l’espace. La nuit, rien n’est comme le jour. Les sens s’éveillent, les pupilles se dilatent, l’adrénaline chasse le sommeil. Le bateau fonce droit devant lui, dans un mur noir que viennent parfois briser les lumières d’un cargo ou d’un bateau de pêche. En mer, on prend la mesure des choses, bien mieux qu’à terre. L’exagération n’a pas sa place, la juste proportion est une quête permanente. La bonne surface de toile, le bon cap, dormir ni trop ni trop peu, manger et boire ce qu’il faut pour tenir. En mer, l’harmonie est une question de mesure. Et c’est alors que des barrières que l’on pensait infranchissables tombent, comme par miracle. Si la mer rend l’être humain plus proche de la nature, elle rend aussi la nature plus proche de l’être humain. Ou disons en tous cas qu’elle crée des liens de solidarité entre les espèces que l’on observe rarement à proximité d’une terre quelconque. Approcher la nature sauvage à terre est souvent compliqué, demande de la patience et des trésors de camouflage. Mais lorsque les représentants de cette nature sauvage terrestre se retrouvent eux-mêmes plus ou moins perdus en milieu marin, la présence de l’homme représente une chance qu’aucun ne manque de saisir. Au point de transformer les voiliers croisant au large en véritables arches de Noé…

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 Tout au long de son voyage, et souvent à près de 200 km des côtes d’Afrique, Florestan aura ainsi hébergé nombre d’oiseaux colorés, épuisés par des heures de vol au-dessus de la mer. Pour quelques heures ou pour la nuit, des passereaux pour qui la mer est un désert mortel profitèrent de la mâture de notre voilier pour reprendre leur souffle et de notre réserve de graines de tournesol pour reprendre des forces. A chaque visite, la même évidence: l’instinct de survie tue la peur dans l’œuf. La trêve est alors décrétée unilatéralement et avec force par la gente ailée. Et quand un passager se rajoute à la liste d’équipage, même s’il pèse 20 grammes tout mouillé, cela ne manque pas d’impacter la vie du bord. Nous n’oublierons pas cette soirée du 23 octobre qui vit arriver un de ces « longs courriers » abrutis de fatigue. Contrairement à ses congénères, celui-ci pénétra carrément dans l’habitacle, pour se percher sur une petite étagère à quelques centimètres de la descente. Après un rapide coup d’œil à notre intention, il lustra son plumage et se mit la tête sous l’aile sans autre forme de procès, se balançant lentement d’une patte sur l’autre au rythme des vagues. Jusqu’aux premiers rayons du soleil, nous avons partagé notre espace, investis d’une responsabilité inédite. Il aurait fallu filmer nos contorsions pour ne pas risquer de le déranger tout au long de nos incessants passages dans la descente…

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Au petit matin, il frotta son bec sur le rebord du hublot, fit un tour complet d’inspection de ses plumes, semblant obéir à une véritable check list, s’ébouriffa et prit son envol vers Lanzarote, nous rappelant que nous aussi, nous étions bientôt arrivés.

Jérôme & Alexandra

Graciosa, archipel des Canaries

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