Playlist n°5: Tap-Tap

Le groupe Outhere Music s’associe au projet humanitaire et culturel de Music Fund et confère au voyage du Florestan sa dimension sonore. Tous les deux mois, nous vous proposons la « playlist du bord », résumé subjectif et sonore des émotions, des sensations et des échanges qu’autorisent un grand voyage sur un petit voilier…

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Le soleil se lève sur la baie de Cap-Haïtien. Il est 6h et les voiliers traditionnels viennent à peine de quitter le port où dort encore l’équipage du Florestan. John, lui, s’affaire. Le Cemuchca n’accueillera ses premiers élèves qu’à dix heures; arriver quelques heures plus tôt lui permettra de répéter son piano dans le calme au sein de la petite maison jaune et mauve de la rue 18K. Voici un an qu’il a quitté Port-au-Prince et son poste de professeur de français pour se consacrer entièrement à la musique. Apprenti pianiste et contrebassiste, il est également devenu le bibliothécaire et le concierge de l’école. John habite une petite maison construite sur les collines qui ceignent la ville de Cap-Haitien; sa journée commence et se termine dans les tap-tap, ces taxis collectifs qui pullulent sur les routes haïtiennes..

Quiconque a fait l’expérience d’un trajet dans ces pittoresques pick-ups bariolés ne peut qu’apprécier les slogans peints sur leurs habitacles en fibre de verre ou en tôle ondulée: Soufwi pouw viv, l’Avanture, A la volonté de Dieu, Pren couraj ou encore Patience. Préceptes de vie pour beaucoup, messages satiriques et humoristiques pour certains, ils reflètent par leur caractère bien souvent religieux l’âme mystique du peuple haïtien.

Le « Manager » du tap-tap qui mène John à Cap-Haitien, debout sur le marche-pied à l’arrière du véhicule, tape trois fois sur la carrosserie afin de signaler au chauffeur de s’arrêter: voici le bibliothécaire arrivé à bon port. Un menuet de Bach, quelques gammes et deux exercices d’harmonie plus tard, John cède la place à Monsieur Haendel, pianiste-karatéka fraîchement revenu des États-Unis, et à ses six élèves, qui prendront possession des trois pianos du local du rez-de-chaussée. Au bas de l’escalier qui mène à l’étage, Nanneley, jeune flûtiste prodige de 17 ans, enseigne les rudiments de son instrument à deux petites écolières en uniforme. En haut, c’est l’heure du premier cours d’histoire de la musique dispensé par les deux musiciens-navigateurs européens; on y parle de danse. « Quelqu’un peut-il esquisser quelques pas de kompas? » Rires embarrassés de l’assemblée jusqu’à ce que le directeur du Cemuchca, Venel, se prête au jeu sous le regard amusé des élèves. « John, peux-tu m’ouvrir la bibliothèque? J’ai besoin de partitions… » chuchote Viola, la secrétaire, son alto à la main, sur le pas de la porte. John s’exécute, et s’isole au milieu de ses livres pour écouter de la musique sur son téléphone portable.

14h. Tchoupy le sort de sa torpeur pour le cours de contrebasse tandis que le cours d’histoire continue, sur le thème de l’amour cette fois. Le dernier soupir d’Yseult finira par se fondre dans un brouhaha de chaises et de pas; l’orchestre, qui répète chaque jeudi aux dernières heures du jour, attend de pouvoir récupérer le local. John se faufile entre les archets et les pupitres et distribue les différentes partitions aux musiciens. Quelques minutes plus tard, une petite pièce haïtienne, Wai-O, résonne dans les couloirs de l’école. L’orchestre se tourne ensuite résolument vers la musique classique, en entonnant le célèbre Printemps des Quatre Saisons de Vivaldi, qu’il jouera en concert le mois suivant. Ainsi, la musique orchestrale revit chaque semaine sur le terrain qui accueillit deux siècles plus tôt le théâtre de la ville alors appelée Cap Français. Plusieurs opéras français, dont Le Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, y furent représentés en langue créole. Peut-être fut-ce le cas de La Vénitienne d’Antoine Dauvergne?

La lumière décline peu à peu dans les locaux du Cemuchca. Les instrumentistes déposent leurs instruments dans la réserve; ils ne les retrouveront qu’à la prochaine session d’orchestre. John rassemble et trie les partitions avant de les ranger, au son du saxophone de Tchoupy. 20h : le soleil se couche sur Hispaniola, le « pays montagneux » et le tap-tap qui ramène John chez lui. Sur le pare-brise brille en lettres blanches: « Cé konsa la vi ».

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