#17 / Les Maîtres Chanteurs

Un son grave et délicatement modulé vient rompre la tranquillité de notre repas du soir. Nous sommes au mouillage face à la petite île de Niue, et récupérons de trois jours d’une navigation difficile. Comme presque toujours depuis que nous sommes dans le Pacifique, le vent a soufflé grand frais et la houle ne nous a pas épargnés. Un second mugissement nous précipite sur le pont. Nous scrutons l’horizon déjà obscurci à la recherche d’un éventuel cargo à l’approche, sonnant sa corne. Calme absolu. Nous en étions à soupçonner une hallucination auditive collective attribuable à un excès de fatigue, lorsque le maître chanteur se dévoila dans toute la force de son art : sous nos yeux, une baleine d’une vingtaine de mètres, batifolant gracieusement dans les eaux peu profondes de la baie d’Alofi, venait de reprendre son souffle. De longues heures encore, notre bonne coque en acier nous restitua dans les moindres détails les longues complaintes des individus mâles, à plus de 180 décibels, répétant inlassablement le même petit motif. Sensation curieuse que de s’abandonner au sommeil, bercés par ces géants dont l’éventuelle distraction eût tôt fait de nous jeter à bas de nos couchettes…

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Une baleine sonde à quelques mètres de Florestan (Niue)

Dans les îles du Pacifique, les hommes et les baleines vivent en bonne entente. Il faut dire que les populations de cétacés dépassent en nombre celles des humains. Depuis que nous avons vu disparaître sous l’horizon le mont Otemanu qui domine majestueusement le lagon de Bora-Bora et ses hôtels de luxe, nous avons basculé dans un monde dont nous ne soupçonnions même pas l’existence. Celui d’une humanité dont l’histoire est intimement liée à la mer, et dont la subsistance dépend entièrement de l’élément marin. Sur l’atoll de Palmerston, à mi-chemin entre Tahiti et les Fiji, on sort pêcher trois fois par jour, pour les trois repas de la journée. Par temps calme, on passe la nuit ancré sur le récif qui protège le lagon, à taquiner les poissons perroquets qui finiront sur un feu de bourre de coco, délicieusement caramélisés et agrémentés des fruits de l’arbre à pain. Palmerston est un lieu étrange et totalement hors du temps. Les 64 habitants descendent tous d’un unique aïeul, le charpentier anglais William Marsters, débarqué en robinson sur l’île en 1863, avec pour unique compagnie sa femme et ses deux maîtresses.

23 enfants allaient peu à peu peupler ce petit bout de terre au bout du monde, suivis par trois générations de Marsters. Aujourd’hui, Edward, Bob et Bill Marsters luttent chacun à la tête de leur clan pour la possession du sol. L’île minuscule a été divisée en trois parties égales, de même que chacun des îlots qui ceinturent l’atoll. Le tout sous le regard désabusé d’Arthur Neale, administrateur néo-zélandais du lieu, lui même fils d’un célèbre robinson dont le long séjour en solitaire sur un atoll voisin est dans toutes les mémoires. Arthur évoque ses administrés avec un léger soupir : les Marsters… Aujourd’hui, seuls les mariages mixtes sont tolérés par le gouvernement local. Les jeunes sont envoyés à Rarotonga, la capitale des îles Cook, ou à Auckland et amorcent le renouvellement progressif du patrimoine génétique hérité du prolifique charpentier. L’arrivée d’un voilier à Palmerston est un petit événement, pas suffisant, cependant, pour troubler le calme absolu du lieu. L’escorte d’un Marsters est obligatoire et les déplacements sur l’île (dont on fait le tour à pied en 30 minutes) sont l’objet d’un contrôle rigoureux. Avoir la responsabilité d’un équipage est un privilège pour lequel les trois clans combattent farouchement.

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La rue principale de Palmerston

La rue principale aligne l’église, la maison du père fondateur faite du bois de bateaux victimes de la sournoiserie du récif, et le cimetière. Anciennes ou récentes, les tombes arborent bien sûr toutes le même patronyme, ainsi qu’une évocation de liens de parenté qui rendraient fou le plus expérimenté des généalogistes. Sans le vouloir, nous sommes l’objet d’un curieux manège. Bill Marsters, l’un des trois chefs surnommé cyniquement par ses deux rivaux Bill « Clinton » Marsters, nous poursuit dans le village armé d’un pot de crème à la glace, de deux bols et de deux cuillers et en proférant de sonores « Sailors ! Ice cream time ! » sur un ton ne laissant aucune place à la discussion. C’est la bouche pleine, assis sous une galerie de portraits de la reine Elisabeth II, que nous nous faisons expliquer la raison d’un tel harcèlement. Palmerston ne dispose pas d’aéroport, ni de desserte maritime régulière. Tous les 4 à 5 mois, un cargo fait brièvement escale afin de fournir les Marsters en denrées diverses, mais surtout afin de récolter le seul produit d’exportation de l’atoll : des centaines de poissons perroquets. À l’approche du cargo, les pêcheurs sont sur la brèche et tous les frigos de l’île sont réquisitionnés afin de stocker la précieuse cargaison. Comme les Marsters raffolent de crème à la glace (avec une surprenante prédilection pour une variété tricolore parfaitement chimique) et que leurs congélateurs en sont remplis, huit jours avant l’arrivée du bateau, c’est tout simplement l’orgie. Tout le monde mange de la glace à ne plus en pouvoir. Dès le poisson embarqué sur le cargo, un nouveau stock de pots tricolores vient combler le vide des frigos. Et ainsi de suite.

Nos deux escales dans les îles Cook ont été passionnantes. Juste avant Palmerston, nous avions mouillé l’ancre dans le minuscule port d’Aitutaki. Là aussi le temps semble s’être arrêté. Beaucoup de gens sont partis, quittant leurs maisons que le passage des cyclones laisse bientôt en ruine. Le petit village d’Arutanga qui nous accueille, ainsi que deux autres voiliers, est dominé par une monumentale église construite en corail par les missionnaires anglais au XIXe siècle. Ses hauts murs blanchis à la chaux détonnent au milieu des petites maisons en bois avec toits de tôle ondulée. Comme nous le confesse un cultivateur qui nous prend en autostop, si en Polynésie on vit lentement, à Aitutaki on vit très lentement. Toute accélération serait d’ailleurs perçue comme une agression par la population. En témoignent les traces d’une querelle ancienne entre les habitants et le gouvernement. Des dizaines de panneaux qui achèvent de pourrir le long des routes rappellent le mouvement du « No Sunday Flights » qui milita en 2008 pour la fermeture de l’aérodrome le dimanche. L’un d’eux résume à lui tout seul la mentalité particulière des Îls Cook : « If you cannot come Monday to Saturday, stay home ». Est-ce parce que les voiliers sont lents et silencieux qu’ils sont si bien accueillis à Aitutaki ?

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Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay

Port de Neiafu – Vava’u / Royaume des Tonga

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