#21 / Le Prince Consort et les hommes volants

Toutes les bonnes choses ont une fin. Et si l’horizon présentait son habituel visage d’infini alors que nous quittions les eaux du Vanuatu ce 3 juillet, les embruns n’avaient pas tout à fait la même saveur que de coutume. Quelque chose comme une vague amertume, un arrière-goût de pas assez. Florestan se cabre dans une forte houle qui déferle, semble rechigner à tailler sa route comme pour nous dire : « Non, pas déjà ! » Mille milles nous séparent du Queensland, dix jours d’une navigation dont nous sommes désormais familiers, mais avec cette particularité qu’au bout de la route s’achèvera notre traversée de l’océan Pacifique, entamée voici un peu plus d’un an. C’est un monde qui vient mourir sur les côtes d’Australie dans un bouillonnement d’écume. Un univers dont nous n’aurons exploré qu’une infime partie, mais dont les merveilles nous habiteront longtemps encore. En quittant le Vanuatu, l’alizé gonfle déjà nos voiles d’un vent de nostalgie et dix jours plus tard, le halo lumineux de Cairns nous privait définitivement du scintillement des étoiles.

Pour Florestan et son équipage, le Vanuatu fut donc la dernière escale insulaire, avant le retour à la modernité et à ses pompes. Seules trois des 80 îles de l’archipel ont l’électricité. La nuit, les nuages accrochés aux sommets des volcans brillent d’une inquiétante lumière orange, reflet de la fournaise qui somnole au fond des cratères. Égrainées sur la ceinture de feu du Pacifique, les îles du Vanuatu ne dorment que d’un œil. De Tanna à Gaua en passant par Ambrym, fumerolles, lacs de lave et tremblements de terre font partie du quotidien. Le passage des cyclones pendant la saison humide ainsi que les tsunamis qui frappent régulièrement le pays achèvent de rendre le terrain peu propice aux investissements étrangers et au développement d’infrastructures modernes. Les îles au relief accidenté sont parcourues de sentiers, les bateaux de marchandises et les ferries accostent à même les plages de sable noir, çà et là une piste herbeuse permet l’atterrissage d’un petit avion pour les urgences.

Couvertes d’une épaisse forêt vierge, les îles ne sont probablement pas beaucoup plus accessibles aujourd’hui qu’elles ne l’étaient à l’époque du Capitaine Cook. Très isolés et en parfaite symbiose avec leur nature, les ni-Vanuatu (les habitants du pays) ne semblent pas concernés par les vertiges du monde moderne. Les villages s’organisent en chefferies traditionnelles, réglées par des lois coutumières ancestrales. Le bambou et le pandanus restent les matériaux privilégiés pour la construction de cases au sol en terre battue. Les toits touchent presque terre pour empêcher la visite d’esprits malfaisants et le feu couve dans la pénombre de l’unique pièce où cohabitent les générations de familles souvent très nombreuses. Autre signe de la bonne santé de la culture du Vanuatu, la survivance de près de 120 langues et dialectes. Compte tenu de la population (230.000 habitants), il s’agit de la plus forte densité linguistique du monde.

Deux siècles de présence européenne ont bien entendu laissé des traces. La toute puissance de la coutume constitue cependant un rempart qui ne laisse filtrer que peu d’éléments, très vite assimilés et intégrés au corpus de traditions, croyances et pratiques locales. Un exemple aussi étonnant que typique est le culte rendu dans certains villages reculés au Prince Philip, duc d’Edimbourg. Le dieu Karapenmun aurait quitté l’archipel pendant la guerre sur un cargo américain et, déguisé en Blanc, aurait remporté la main de la Reine Elisabeth qui, désirant trouver un mari, avait organisé une grande compétition à cette fin. Lorsqu’il apprit qu’on le révérait comme une divinité, Philip/Karapenmun, bon prince, envoya une série de portraits dédicacés à ses adorateurs, allant même jusqu’à inviter une délégation à Windsor en 2007. Une prophétie datant de la fin des années 70 révèle que « dès qu’il débarquera sur l’île, les plants de kava germeront de partout ; les vieux abandonneront leur peau comme des serpents et seront de nouveau jeunes ; il n’y aura plus de maladies et plus de mort, chaque homme pourra coucher avec toute femme à sa convenance. »

D’une île à l’autre, cet étrange syncrétisme fascine et intrigue. Malgré les abus en tous genres dont la population autochtone fut victime deux siècles durant, le Blanc reste accueilli avec une délicatesse extrême. Danses et chants, cadeaux et sacrifice du cochon saluent l’arrivée des visiteurs. À l’ombre de leur forêt cathédrale, les ni-Vanuatu entretiennent l’une des plus extraordinaires cultures du Pacifique sud et sont avides de la partager. Le saut du Gol sur l’île Pentecôte compte parmi ses manifestations les plus extrêmes. Chaque année au mois de mai, à la saison des ignames, une tour de bois de 35 mètres est érigée à flanc de colline, face à la mer. Des différents étages de la tour s’élancent les garçons (parfois âgés de 9 ou 10 ans) et les jeunes hommes du village, les chevilles enserrées dans des lianes, au son des chants traditionnels. En touchant le sol meuble de leurs épaules, ceux qui triomphent de leur appréhension fertilisent également la terre pour l’année à venir.

Alors que nous assistons au saut du Gol les yeux rivés sur le sommet de la tour et sidérés par le spectacle des hommes volants, la traînée blanche d’un avion sur le bleu du ciel nous rappelle qu’il sera bientôt temps de reprendre la mer.

 

Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay

Cairns, Queensland, Australie

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