#8 / Victor Hugo et le décalage horaire

« Oh vous savez, traverser l’Atlantique, ça n’a rien d’exceptionnel. Le vent souffle toujours dans le même sens. Trois semaines pour relire Hugo. Une promenade de santé, quoi! » Combien de fois n’avons-nous pas relayé cette idée – chère au petit milieu des navigateurs au long cours – qui veut que l’alizé pousse n’importe quel objet flottant jeté à l’eau aux Canaries jusqu’en Martinique, fût-ce une barrique? Combien de fois ne nous sommes-nous pas amusés de la mine stupéfaite de nos interlocuteurs, transis d’admiration devant tant d’héroïque nonchalance? « Oui Madame, l’Atlantique. Oh, une peccadille! L’occasion d’avaler Les Misérables, voilà tout… »

Soyons clairs, voici une pose de moins en moins confortable au fur et à mesure que se réduit le laps de temps qui vous sépare du jour « j ». Le départ de ce qu’on a longtemps présenté comme une charmante croisière se profile peu à peu comme un grand saut dans l’inconnu, et les premiers contacts avec cette immensité sauvage qu’est l’océan achèvent de calmer les ardeurs des loups de mer en puissance. La mer change de visage aussitôt que la terre disparaît derrière l’horizon. Ce qui n’était que brise se transforme en respiration puissante, ce qui n’était que clapot se transforme en houle. Le cabotage est terminé, voici la haute mer et ses solitudes.

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Grand voile au deuxième ris, au petit matin dans l’alizé.

Après un mois dans les Canaries, marqué par de nombreux travaux et améliorations au bateau, Florestan a pris la mer en direction du Cap Vert. Un galop d’essai de sept jours. Pour l’occasion, l’équipage s’est agrandi: Augustin, capitaine du voilier See You et compagnon de route de Florestan dans le Golfe de Gascogne, ainsi que Jean-Pierre, capitaine du voilier Boundless Too et camarade mélomane habitué des salles de concert bruxelloises, nous ont rejoints à bord. Si la mer est un apprentissage, elle l’est d’autant plus lorsque c’est toute une petite société qui doit s’organiser. Et quel enrichissement que ces heures passées à échanger vues et opinions avec ces marins passionnés de musique et de culture!

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Arrivée à Sal au Cap Vert, à l’aube du 28 novembre.

Au terme de dix jours de superbes navigations au Cap Vert, voici donc venu le moment de traverser l’Atlantique… Trois semaines d’autonomie complète, de vie en phase avec cet élément changeant, dont les humeurs capricieuses font bien vite oublier les vieilles fanfaronnades. 21 jours à deux dans 12 mètres carrés, à reculer les aiguilles de l’horloge d’une heure tous les 4 jours, cap à l’Ouest, obstinément. 21 jours au rythme des quarts, à se croiser dans l’escalier qui conduit du carré au cockpit, au moment de libérer celui qui vient de veiller trois longues heures. Voici ce qui nous attend dès ce lundi 15 décembre 2014. La Martinique est devant l’étrave. Avant d’arriver, il y aura Noël en mer, dans l’habitacle chaleureux de notre carré, d’ores et déjà décoré d’un magnifique petit sapin, arrimé comme il se doit. Nous vous retrouvons donc de l’autre côté, avec les barriques, et vous souhaitons déjà un joyeux Noël et une excellente entrée en 2015.

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Jérôme & Alexandra

Mindelo, São Vicente, Cap Vert

16°53’N – 24°59’W

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