# 15 / « On chante juste aujourd’hui, nos invités sont là! »

« Vous êtes Belges !? Comme Jacques Brel ? » Le petit Marquisien avec qui nous bavardons doit avoir 8 ou 9 ans. À l’instar de la plupart de ses petits camarades, il serait bien incapable de nous fredonner la moindre chanson du Grand Jacques. Ses parents ou ses grands-parents non plus, d’ailleurs. Certains couplets des « Marquises », peut-être. Et encore, sur un ton qui évoque plus les célèbres chants guerriers de l’archipel que la douce mélancolie de l’original. C’est qu’ici Brel n’est pas un chanteur. Jojo n’est pas l’ami pleuré dans l’une de ses plus belles mélopées, mais bien un petit avion affrété au transport des malades et du courrier. « Amsterdam », « Ne me quitte pas » ou « J’arrive » n’ont pas tant fait pour la célébrité du personnage que les deux projecteurs 35 mm qu’il offrit aux habitants d’Hiva-Oa, inaugurant le premier cinéma de l’archipel. Dépouillé de sa célébrité, Brel a terminé sa vie dans une simplicité déconcertante. S’il fit usage de son nom, ce fut pour rappeler à ses responsabilités le gouvernement polynésien de Tahiti, coupable d’avoir longtemps considéré les Marquises comme un archipel de seconde zone. Un trait de caractère qu’il partage avec Gauguin, autre citoyen illustre du petit village d’Atuona.

Au détour d’une ruelle escarpée, un joli pavillon blanc occupe l’emplacement de la maison de Brel dans le village. Le modeste bungalow de bois où vécurent Jacques et Madly a été remplacé par la construction actuelle peu de temps après la mort du chanteur. Aujourd’hui, c’est Eric, professeur au lycée du village, qui y habite. De sa terrasse, on contemple la baie d’Atuona et les sommets du Mont Temetiu. Eric nous raconte son arrivée dans la maison, il y a un an. Et le comportement pour le moins curieux de son ordinateur qui connut alors un « bug » inexplicable. À chaque démarrage, la machine lançait une des chansons de Brel stockées sur le disque dur. Profondément troublé, Eric a fait cesser le phénomène en achetant un nouvel ordinateur. À quelques pas de la maison, plus haut dans la rue, le petit cimetière du village offre sensiblement la même vue sur la mer et les montagnes. Brel est enterré sous un bosquet d’essences locales. Une tombe-jardin propice à la méditation, entre deux immensités. Celle du paysage d’une part, celle de l’homme qui y repose ensuite. Hiva-Oa, Tahuata et Ua-Pou : trois îles sublimes et sauvages, confettis rocheux perdus au milieu du Pacifique, qui nous offrirent l’une de nos plus belles escales. Les navigateurs qu’on y rencontre ont tous traversé le grand océan. Tous ont connu les affres du pot-au-noir, des vents forts et des houles croisées. Pour la première fois, nous appartenons à une véritable communauté, solidaire et généreuse. Qu’ils naviguent sur un yacht de grand luxe ou sur un esquif bricolé, les équipages parlent désormais la même langue : celle du Voyage.

Et il fut temps de reprendre la mer. Cap au Sud-Ouest, vers l’archipel des Tuamotu, un chapelet d’atolls égrainés sur plus de 1500 km. Quatre jours de mer, pour arriver aux abords d’Ahe, au Nord de l’archipel. Frêle dentelle de corail dépassant de peu le niveau de la mer, l’atoll enserre un lagon dans lequel on pénètre par une passe. La lune règle la valse des marées, l’eau entrant et sortant alternativement du lagon à la vitesse… d’un torrent. Il faut donc bien calculer et n’emprunter la passe qu’avec un courant de marée favorable. Pour tout dire, nous avons bien failli ne pas rentrer à Ahe. Quand nous nous sommes présentés devant la passe, un vent contraire soufflait grand frais, et une ligne de grains nous privait régulièrement de toute visibilité. Nous redoutions à la fois de rentrer vent contre courant et de ne plus rien y voir une fois dans le lagon. Quatre heures à la dérive devant la passe, entre l’irrépressible tentation de forcer le passage et la conscience d’un danger bien réel. Nous sommes finalement entrés, à toute allure, accueillis dans le lagon par des vagues qui nous ont littéralement lessivés, noyant le pont et se jouant de Florestan et de ses douze tonnes comme d’un bouchon.

Succession d’îlots (les motu) reliés entre eux par le récif corallien dont ils émergent, l’atoll d’Ahe héberge une petite communauté de 500 personnes, réparties sur une centaine de kilomètres de côtes. Très vite, nous avons été adoptés. Arrivés le 20 juillet, nous avons encore pu profiter des festivités qui battent leur plein tout au long du mois, à travers toute la Polynésie. Nous avons assisté pêle-mêle à des concours de portage de fruits, de courses de sacs, de colliers de coquillages, de valse viennoise, de lancer de noix de coco et de chants polyphoniques. Dès la deuxième soirée, nous avions nos « places d’honneur », réservées pour nous au premier rang du minuscule chapiteau dressé devant la mairie. Les commentaires en direct de la soirée faisaient grand cas de notre présence. Dans le style : « Allez, on chante juste aujourd’hui, nos invités sont là. »

Nous avons fait plusieurs mouillages à Ahe, profitant de la splendeur et de la paix du lieu. La douceur des habitants (les Paumotu) est presque une tendresse. Le dimanche, tout le monde se retrouve à la buvette de l’aérodrome. Il y a trois vols par semaine, opérés dans le cadre d’une politique de désenclavement des atolls. Ce sont des habitants des îlots voisins qui veillent au grain : contrôleur aérien, bagagistes et pompiers retournent à leurs cocoteraies une fois l’avion reparti. Sauf le dimanche, donc, où la bière Hinano inonde l’aérogare. Parmi les habitués de ces réunions bien arrosées, Patrick Humbert, perliculteur bordelais de 74 ans, installé à Ahe depuis 1972. Surnommé « Papa’u » (grand-père) pour avoir pendant plusieurs années organisé avec son voilier le ramassage scolaire des écoliers, il élève des huîtres et produit la fameuse perle noire, joyau des Tuamotu. Nous sommes restés une bonne semaine au motu Kamoka, chez Patrick. Idéaliste et exalté, notre homme n’a pas été épargné par la chute des cours de la perle, intervenue il y a une dizaine d’années. Sa ferme perlière est aujourd’hui ouverte aux voyageurs qui y trouvent une escale chaleureuse et pleine de vie. Patrick fut aussi proche de celui qui fit d’Ahe un atoll célèbre entre tous à la fin des années 70 : le navigateur français Bernard Moitessier. Longue évocation, devant un bon poisson grillé, de celui qui incarna un modèle pour des générations de navigateurs, et dont les idées en matière d’écologie été un jalon important de la gestion durable des atolls.

Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay

Moorea, Îles du Vent, archipel de la Société

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