#19 / La note bleue

Le cyclone Winston a frappé dur en ce début de février. Alors que nous retrouvions Florestan sain et sauf 15 jours plus tard, l’île de Vava’u semblait encore tout étourdie de la gifle du vent. L’habitude, épaulée par l’inébranlable optimisme polynésien, eut vite fait de mettre un terme au chaos des premières heures et, en ce premier mars, jour de notre retour, la petite société des Tonga a repris son existence paisible. Les cochons achèvent de manger les fruits arrachés par la tempête, les immenses chauves-souris qui peuplent les cimes des arbres se disputent bruyamment les quelques mangues juteuses épargnées par Winston. De notre côté, nous contemplons incrédules et inquiets les étals du marché désert. Un cafard affamé et solitaire parcourt frénétiquement la grande table où s’empilent habituellement ananas, fruits de la passion, papayes, goyaves et avocats. Du côté des pêcheurs, même constat : il faudra plusieurs jours pour que la flotte des petits bateaux en bois soit remise en état et puisse reprendre la mer. Un coup d’œil dans le congélateur de l’épicier chinois ne nous redonne pas le moral. Les nombreuses coupures de courant occasionnées par le vent ont transformé les poulets en une espèce de gros bloc mou et très peu appétissant. En cette première semaine de retour dans les Tonga, nous retrouvons donc notre régime alimentaire de grande croisière, et exhumons de la cale quelques boîtes de conserve rescapées de notre traversée du Pacifique.

Quel bonheur de retrouver le bateau ! Nous revoici chez nous, dans notre univers de 12 mètres carrés, où nous avons vécu tellement intensément depuis un an et demi. Bien sûr, il manque encore le bercement du vent et le bruit du clapot, mais c’est déjà quelque chose d’être sur un bateau, fût-il solidement calé au sol par des sangles et des madriers de bois. Nos trois mois d’absence n’ont pas été sanctionnés. L’île de Vava’u est une véritable citadelle au milieu de l’océan. Ses hautes falaises et son dédale de fjords offrent une protection presque parfaite contre le vent et les vagues. La végétation et les insectes n’ont pas pris possession de notre intérieur et les pluies diluviennes de l’été tropical n’ont pas trouvé leur chemin jusque dans les fonds. Nous disposons d’un mois complet avant de retourner à l’eau : de quoi nous permettre de réaliser de nombreux travaux indispensables pour entamer le trajet du retour vers l’Europe. Car, oui, lorsque nous pointerons à nouveau l’étrave vers l’ouest d’ici quelques semaines, ce sera pour enfin nous rapprocher de notre point de départ.

Nous faisons notre rentrée scolaire au Saint Peter Chanel College de Neiafu dès le lendemain de notre arrivée, après avoir pris connaissance de notre horaire de cours. Un horaire typiquement tongien, c’est-à-dire non contraignant. Les jours sont numérotés de 1 à 6 et la séquence de 6 jours se décale d’un jour chaque semaine. De même, les cours durent 50 minutes, mais la journée démarre quand tout le monde est là. Ensuite, un laps de temps plus ou moins long sépare chaque période. Autant dire que personne, professeurs ou élèves, n’y comprend rien et qu’une bonne partie de la journée se passe à rassembler les classes qui s’égayent dans la nature alentour, parmi les cochons. Chaque école de Neiafu possède sa couleur. Notre collège arbore fièrement une bannière bleu ciel, couleur qui se décline absolument partout, des murs de l’école au mobilier scolaire. Les uniformes des élèves n’échappent pas à la règle. Le très élégant sarong pour les garçons, et une robe-tablier pour les filles, avec un rappel via le petit nœud qui termine chacune des deux tresses réglementaires. Il y a une école bleu foncé, une école orange, une école bordeaux et une école verte. À la fin de la journée, quand les élèves affluent vers le glacier de la ville, les rues de Neiafu sont éclatantes de couleurs.

Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay

Neiafu

Kingdom of Tonga

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