#20 / Korean Mixture

Et il fallut quitter les Tonga. Remettre à la voile, saluer d’un geste de la main tous ceux à qui l’amitié nous lie désormais, embrasser d’un regard ce petit bout de terre qui fut notre port d’attache pendant plus de 6 mois. Des bribes de musique nous parviennent encore alors que nous glissons sous les hautes falaises du mont Talau qui gardent le mouillage. Inlassablement, la fanfare répète. Avec obstination, Florestan reprend le large. Comme toujours, l’amertume de l’au revoir se dissout dans le frémissement de la vague d’étrave. Les voiles se gonflent, le bateau prend de la vitesse, le charme de la haute mer nous gagne. Voici toute une saison que le temps a suspendu son vol, que la course contre l’alizé s’est interrompue. En ces derniers jours d’avril, Florestan retrouve enfin son élément et entame vaillamment la seconde moitié de son tour du monde.

Dernier jour d’école à Neiafu (Tonga)

Quatre jours d’une navigation parfaite nous conduisent aux Fidji, première escale de ce que nous évoquons en souriant comme « la route du retour ». Car, le livre de bord est formel, le 30 avril 2016, à 4 heures du matin, l’antiméridien était franchi. Bien sûr, il reste la moitié du globe à parcourir, mais pour la première fois, les jardins verdoyants de Greenwich ne sont plus dans le sillage mais bien devant l’étrave. Nous réalisons pleinement que notre cap sur le couchant depuis plus de 15.000 milles nautiques nous ramènera finalement bel et bien à la maison. Lovée au creux d’une baie profonde, la ville de Savusavu où nous atterrissons se relève lentement du passage de Winston, l’un des cyclones les plus violents ayant jamais balayé les Fidji. Ici, comme dans de nombreuses autres îles de l’archipel, les tentes fleurissent encore à flanc de colline. Les fruits et légumes sont rares au marché et l’aide alimentaire arrive par cargo de tout le Pacifique sud. Certains villages ont été rasés par le vent et les vagues déferlantes. Des cargos jetés à la côte et juchés en équilibre instable sur les récifs témoignent silencieusement de la violence du cataclysme.

 

Koro, Makogai, Ovalau, d’île en île le tableau se répète. Deux mois après la tempête, les bûcherons sont toujours à l’œuvre pour déblayer les routes et désenclaver les villages. Dans des tentes pourvues par la Chine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, des familles entières attendent de retrouver une vie normale. Sur une plage déserte, les lames de fond ont fait surgir des profondeurs les débris d’un bateau coulé voici plus d’un siècle. Un peu plus loin, les ruines de ce qui fut l’immense léproserie des Fidji jusqu’en 1979 dressent leurs pans de mur au milieu des banians et des cocotiers couchés par Winston. Des 19 maisons en tôle et en bois qui bordaient le site, il ne reste rien. Comme partout dans les îles du Pacifique, l’optimisme reste de mise et les Fidjiens évoquent leur situation sans pour autant céder au désespoir. Le vent n’a pas ébranlé la solidarité et le sens de la vie en communauté. Au beau milieu du chaos s’élèvent les cris et les rires des enfants.

Parmi les bâtiments miraculeusement épargnés par les cyclones, tempêtes tropicales et autres bourrasques des mers du sud, se dresse sur les hauteurs de Suva la petite église St Andrews. Avec une poignée d’édifices coloniaux, la modeste chapelle entièrement en bois semble défier les éléments, les champignons et les xylophages. Construite en 1883, l’église St Andrews vibre encore du chant des pionniers presbytériens qui la conçurent. Elle nous parle de ce temps où Suva était une bourgade de planteurs de canne à sucre, de ce temps où la vapeur des steamers nimbait les rives de la baie d’un brouillard quasi londonien. Aujourd’hui, Suva est une petite métropole cosmopolite et métissée, la plus grande ville des îles du Pacifique sud. Les immeubles des banques et les centres commerciaux encerclent l’immense marché couvert de la ville, véritable « ventre des Fidji ». La nuit venue, Suva la commerçante retrouve sa vraie nature, celle d’un port des tropiques où affluent marins et aventuriers en tous genres, où le plaisir et le crime cohabitent en bonne intelligence.

Fait tout aussi surprenant que sa longévité, l’église St Andrews abrite aussi l’unique orgue à tuyaux des Fidji. Un vieil instrument bien mal en point, mais néanmoins joué tous les dimanches par Mrs Park, une Coréenne de 60 ans, mue tant par son amour de la musique que par sa passion pour la gastronomie du Pays du Matin calme. Quand Mrs Park ne joue pas d’orgue, elle cuisine. Et quand l’équipage du Florestan immobilise l’orgue pendant deux jours pour un accord général, Mrs Park ne quitte pas son wok. L’accord du principal 8’ et de l’octave 4’ fut salué par une première salve de kimchi (du chou fermenté) et de bœuf au sésame. Le lendemain de bonne heure, alors que nous entamions la mixture 3 rangs (NDLR: un jeu de l’orgue), c’est toute une caisse que nous livre Mrs Park avec un laconique « Lunch ! » Le casse-croûte avoisine les 5 kilos. À peine arrivée, la voici repartie avec la promesse de nous préparer du tourteau et des palourdes pour le lendemain. À l’heure où nous écrivons ces lignes, plusieurs semaines ont passé. L’orgue de St Andrews sonne à nouveau sous les doigts de sa délicieuse organiste. Et sur Florestan, 3 litres de sauce soja de Séoul, autant d’huile de sésame, 2 kilos d’algues et de quoi préparer du kimchi pour 5 ans garderont longtemps encore la saveur de l’amitié.

Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay

Luganville, Espiritu Santo (Vanuatu)

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