#24 / Nérée, le chercheur d’or

Alors que le Vendée Globe touche à sa fin et que pleuvent une nouvelle fois les records, Nérée Cornuz peaufine la préparation de Rendezvous, son Lello 34 pieds de 1975. C’est que, d’ici 18 mois, le jeune marin italo-suisse coupera la ligne de départ du Golden Globe Challenge 2018 à Falmouth. Le Golden Globe ? Oui, la fameuse course qui a vu le triomphe de Robin Knox-Johnston et qui a fait entrer Bernard Moitessier dans la légende en 1969. Le tour du monde mythique, en solitaire et sans assistance, qui tint la planète en haleine voici un demi-siècle. A 27 ans, Nérée Cornuz est le plus jeune des skippers inscrits à cette réédition très attendue, et probablement l’un des plus motivés. Il se prépare à une longue route par les trois caps, à la vitesse de 5 nœuds, à bord d’un voilier « vintage » où GPS, radars et AIS n’auront pas droit de cité. Un tour du monde de 300 jours sur les traces des pionniers, pour le sport, mais aussi et surtout pour l’art. Rencontre à Richards Bay, en Afrique du Sud, où Rendezvous attend sa mise à l’eau.

Nérée Cornuz, vous êtes un enfant de la voile, non ?

Mon père était suisse. Il a commencé à naviguer dans son pays natal, et puis il s’est découvert une passion pour la voile au large. Il y a eu le Nérée I sur le lac, et le Nérée II, plus tard, en mer. C’est dans ses pérégrinations qu’il a atterri sur une petite île du golfe de Naples où il a connu ma mère. Neuf mois plus tard, j’ai hérité du nom du bateau sur lequel j’ai été conçu et sur lequel j’ai passé les premières années de ma vie. Ma tante est la première capitaine au long cours d’Europe, ma mère est navigatrice et j’ai trois oncles dans la marine marchande, deux capitaines et un chef machine. De mon côté, j’ai également fait des études nautiques. J’ai commencé à travailler en marine marchande à l’âge de 18 ans, et la régate à la voile a toujours été ma passion, depuis tout petit. Avec mes parents, j’ai traversé plusieurs fois l’Atlantique, avant même d’avoir atteint l’âge de raison !

D’ici un an et demi, on vous retrouvera à Falmouth, à bord de Rendez-vous, un Lello 34 de 1975 que vous préparez aujourd’hui en Afrique du Sud. Et vous serez sur la ligne de départ du Golden Globe Challenge 2018.

En 2018, ce sera le cinquantenaire du premier tour du monde réalisé en solitaire, sans escale et sans assistance par Robin Knox-Johnston lors du Golden Globe Challenge de 1968. En son honneur et en hommage à cette course mythique, une nouvelle édition est organisée avec les mêmes types de bateau. Des bateaux à quille longue, conçus avant 1988 et avec un minimum de 20 unités construites, entre 32 et 36 pieds hors tout, et avec un déplacement d’au moins 6,2 tonnes. Donc ce sont des petits escargots comparés aux IMOCA d’aujourd’hui ! L’idée c’est de remettre les concurrents dans les mêmes conditions qu’en 1968. On n’aura droit à aucune assistance depuis la terre, pas de routage, pas de météo sinon les bulletins qu’on peut attraper par radio ou en demandant aux autres bateaux. Pas de technologie à bord non plus, donc pas de GPS, de radar, ni d’AIS. On fait tout au sextant sur des cartes papier.

L'itinéraire de la Golden Globe Race 2018

L’itinéraire de la Golden Globe Race 2018

Pour un passionné de régate, naviguer sur un 34 pieds de 6,5 tonnes, c’est tourner le dos aux sensations qu’on peut avoir avec des bateaux modernes. Qu’est-ce qui conduit un jeune marin à s’inscrire à une régate comme celle-là ?

J’ai toujours eu une vocation pour la régate. Pour la navigation aussi, mais ça m’a toujours fait plaisir de régater et de naviguer pour le sport. Dans la région de Naples, d’où je viens, on navigue à petit budget, sur des bateaux très simples. Je me suis donc souvent retrouvé à régater sur des bateaux très semblables à celui que je prépare pour l’instant. Donc pour moi, ce n’est pas nouveau. Je ne suis pas franchement habitué aux monotypes en carbone de haute technologie. En France aujourd’hui, la plupart de ceux qui régatent le font sur des bateaux de course. En Italie par contre, on a des règles de jauge différentes. L’ORC d’application chez nous favorise les bateaux de croisière. Le niveau de performance est évidemment incomparable, mais c’est ce qui fait qu’il y a beaucoup de bateaux « normaux » qui prennent part aux régates. Moi, j’ai grandi dans ce milieu et je ne me sens pas mal à l’aise quand je suis sur un bateau lent. Le Golden Globe Challenge n’en reste pas moins un événement sportif de haut vol. Je ne me serais pas impliqué dans un projet comme celui-là dans le seul but de naviguer. La quête d’un résultat est clairement ce qui me donne la motivation de me lancer dans l’aventure.

Vous allez passer 300 jours en mer, là où les coureurs du Vendée Globe en mettent moins de 80. Peut-on encore vraiment parler de défi sportif quand on aligne 30 « petits escargots » sur la ligne de départ ?

Il y a une longue phase de préparation qui permet, à l’intérieur de la règle de jauge, d’avoir un bateau qui est peut-être un peu plus performant que les autres. C’est sur cet aspect que je travaille en ce moment. Il y a en tout et pour tout une quarantaine de modèles de bateaux qui répondent aux critères fixés par la direction de la course. La moitié de ceux-là sont des bateaux qui ne peuvent pas prétendre au seuil minimal de performances et qui ne garantissent pas la sécurité du skipper. Je pense avoir trouvé avec le Lello 34 un bon compromis. Actuellement je prépare mon bateau pour aller un demi nœud plus vite que les autres, ce qui peut faire la différence sur 25.000 milles. Dans cette phase de ma préparation, à un an et demi du départ, c’est là-dessus que je concentre mon énergie. Ceci dit, c’est clair que la performance du bateau en lui-même a peut-être un rôle moins important que dans d’autres régates « modernes » où tout est lié à la vitesse…

Le « toujours plus vite » qui électrise la plupart des régates modernes ne sera donc pas parmi les ingrédients du Golden Globe 2018. Où se situe le piment de la course ?

En 1968, les marins qui se sont embarqués dans le Golden Globe n’étaient pas certains que ce serait faisable. Ils allaient vraiment vers l’inconnu, vers l’aventure, pour tester leur propre résistance et celle de leurs engins. Aujourd’hui, faire un tour du monde, c’est à la portée de tout le monde (rires) ! On comprend mieux les phénomènes météo dans les hautes latitudes, on sait comment préparer son bateau et comment lui garantir une solidité structurelle. On domine aussi mieux les enjeux techniques et humains d’une navigation dans les 40e rugissants. À l’époque, à ces différents niveaux, il y avait beaucoup d’inconnues. Certains se sont embarqués sans réelles connaissances de navigation… Je pense que c’est un challenge qui est à ma portée et j’en fais mon objectif. Se confronter à un défi de cet ordre, ça devrait être un aboutissement pour chaque marin, un objectif pour tous ceux qui aiment la mer (rires).

 

Les moyens techniques ont beau être limités, il faut quand même préparer le bateau et financer le voyage…

Le budget est à ma portée, et je compte bien trouver quelques sponsors. Le concept est unique et cela peut motiver des partenaires à s’impliquer. J’envisage par exemple des sponsors techniques qui pourraient mettre leurs produits à l’épreuve d’une navigation de neuf mois dans des conditions terribles. Ce fut déjà le cas en 1968. Je pense que la régate aura suffisamment de visibilité pour qu’un sponsor soit intéressé à investir dans ma campagne. Je ne suis pas un navigateur du Vendée Globe ni un grand professionnel, par contre j’ai la possibilité d’accéder à une régate comme celle-là. J’avais pensé à une mini- transat d’abord, et puis j’ai lu la notice de course du Golden Globe et je me suis dit que c’était pour moi.

Un demi-siècle après la victoire de Robin Knox-Johnston, il y a une chose qui n’a pas changé, c’est la mer des 40e rugissants et ses déferlantes. Comment se prépare-t-on à cette rencontre ?

J’ai souvent navigué dans l’Indien Sud en marine marchande. Y aller avec un voilier, c’est une grande curiosité. Je veux y aller, j’ai envie de voir comment ça se passe. Quand tu es sur un cargo de 350 mètres en acier, tu te rends déjà bien compte que tu n’as pas la maîtrise des choses. Mais tu es sur un engin qui est construit pour combattre les éléments, tandis que quand tu es sur un voilier, tu es sur quelque chose qui glisse. Je pense que si tu fais attention à ton environnement, à ta manière de naviguer, tu es probablement plus en sécurité sur un petit bateau que sur un grand. J’ai eu des mauvaises expériences en marine marchande dans le grand Sud… Un jour le moteur s’est étouffé, et on s’est arrêté par force 8, en travers des vagues, avec le bateau qui roulait à 45 degrés. À 47 degrés, c’est l’angle de chavirage. C’était un cargo suisse… (rires). J’étais second officier, j’avais le nez sur l’inclinomètre. Par force 8, les ingénieurs sortaient les pistons du moteur, des pièces d’acier de plus d’une tonne chacune, qui se baladaient de droite à gauche dans la salle des machines. On est resté comme ça 16 heures.

Et la dimension solitaire ?

Je suis bien tout seul, voilà ! J’ai envie de me mesurer à un projet de navigation en solitaire, en régate. Le défi, l’aventure et puis le bonheur de naviguer 25.000 milles sans avoir besoin de rien d’autre que de ton bateau et de ton esprit. Ta force, toi-même. Le centre de gravité de la course, et le moteur du bateau, c’est avant tout l’esprit du marin. Le marin devient beaucoup plus central que l’engin dans une course comme celle-là. L’enjeu, c’est de se réveiller chaque jour et de se dire qu’on est en régate et qu’il faut arriver à son objectif. Chaque jour, même après deux, trois mois, il faut continuer à faire ce que tu fais et ne pas te laisser distraire par des pensées qui vont inévitablement te ramener vers la terre. Le principal danger c’est celui d’être distrait de la course. Il faut continuer à visualiser la ligne d’arrivée. Je pense à Moitessier qui était parti pour courir la course et puis qui a fini par faire autre chose. Il ne faut pas exclure ce risque. Il y a d’autres concurrents du Golden Globe de 1968 qui se sont retrouvés submergés par les difficultés et qui ont abandonné. Moitessier a heurté un cargo, il a tordu son bout-dehors, mais il a eu la force et la rigueur d’esprit d’insister et puis de continuer. Cette notion de rigueur d’esprit est centrale pour le solitaire, d’autant plus que tu es seul pendant 300 jours.

Les destins hors du commun de Moitessier, Crowhurst ou Tetley ont largement contribué à l’aura du Golden Globe Challenge de 1968. Comment gère-t-on cet héritage ?

Je me compare tous les jours à Robin Knox-Johnston et à Crowhurst en me demandant quels aspects de leurs personnalités m’appartiennent également. Je ne sais pas, c’est trop tôt pour savoir. Et puis, de temps en temps aussi je me dis que je suis Nérée Cornuz, que je dois faire mon truc. On a tous en nous du Moitessier, du Crowhurst ou du Knox-Johnston. Le plus important, c’est de réussir à s’équilibrer, et à partir. La préparation technique et mentale est la base de cet équilibre. Si à un moment donné tu te rends compte que tu n’es pas à la hauteur de ton challenge, il faut trouver la force d’arrêter, et s’y remettre plus tard, pourquoi pas. Quand tu es seul en mer, tu es entièrement maître de ton destin.

Est-ce qu’on pense à la fortune de mer dans une préparation comme celle-là ?

C’est une option ! Ça peut déjà arriver sur une régate de 500 milles, quand tu pousses un peu le bateau. Alors sur 25.000, je pense qu’il faut savoir lever le pied de l’accélérateur. Mais bien sûr, on n’est pas à l’abri d’un accident. À la différence de 1968, on a des moyens de sauvetage modernes, ce qui me réconforte assez. Je vais essayer de ne pas me mettre dans une situation trop compliquée (rires).

Vous serez le plus jeune skipper sur la ligne de départ à Falmouth en juin 2018. Le Golden Globe, c’est un point de départ ?

Ce n’est en tout cas pas un aboutissement en soi. On verra quel enseignement je vais en tirer, ce que je deviendrai comme personne à travers cette aventure. Ensuite, il sera temps de décider. Aujourd’hui, je vois dans la régate hauturière quelque chose qui me passionne vraiment. Le Golden Globe Challenge 2018 est mon objectif pour les 3 années à venir.

Propos recueillis par Jérôme Giersé
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