#23 / Conte africain

Sagement amarré entre une vedette de la police et un patrouilleur de l’armée mozambicaine, Florestan s’apprête à fêter la Noël sous le ciel de Maputo. On ne parlera pas d’étoiles en ce 24 décembre, et pour cause, le ciel est bouché, la température culmine à 42°C et une bande noire ourle l’horizon au sud. D’ici peu, pluie et vent s’abattront sur la baie. Voici 24 heures que nous avons gagné notre refuge, et c’est au spectacle du ballet des bateaux de pêche que nous réveillonnerons, protégés des vagues et du vent par un épais mur de béton. Après le passage du front, lointain écho d’une dépression des hautes latitudes, il sera déjà temps de se remettre en route, et de quitter le Mozambique pour un premier arrêt en Afrique du Sud. Comme toujours, il est difficile de partir. Maputo et son école de musique ont été notre point de mire depuis le départ d’Australie en septembre. Sur une distance approchant un quart de la circonférence terrestre, au gré de courtes escales et de longues navigations, nous avons éperonné Florestan afin de ne pas rater ce grand rendez-vous de l’aventure Music Fund.

Maputo est tout sauf une destination touristique, et si les voiliers traditionnels sont légion, notre bateau n’en détonne pas moins dans le paysage de cette ville champignon. Construite sur une sorte de péninsule au fond d’une profonde baie, Maputo aligne ses avenues et ses places hérissées de gratte-ciels sur un plan en damier. Avenue Karl Marx, Place Robert Mugabe, Rue Kim Il-sung, tout ici évoque l’attachement du Mozambique à l’éventail complet des régimes socialistes à travers le monde, toutes tendances confondues. Les tours rutilantes des banques toisent des barres d’immeubles où croupissent des milliers de familles, aux portes de la misère. À leurs pieds, un trafic intense et complètement anarchique achève de rendre le premier contact avec la métropole africaine un peu rugueux. On sent ici que deux mondes cohabitent sans se connaître: celui du business international et de la finance d’une part, celui d’un peuple laborieux, optimiste mais très pauvre de l’autre.

Aborder une telle réalité avec un voilier n’est pas sans contrainte, la première étant de trouver un endroit où frapper les amarres. Entre une « marina » où s’entassent dans la boue une quinzaine d’épaves, un port de pêche hyperactif et dont le quai n’accueille les voiliers qu’en cas de mauvais temps et un club nautique de la Belle Époque, il fallut faire son choix. Et c’est donc au Clube Naval de Maputo, vénérable institution au parfum colonial, que Florestan a mouillé ses ancres. Fondé en 1913, à une époque où la gentry portugaise s’adonnait aux joies du nautisme, le Clube Naval a peu changé au cours de son siècle d’existence. Aujourd’hui, le bassin est ensablé, les murs qui le séparent des eaux agitées de la baie s’effondrent et les 12 marinheiros en costume bleu et blanc qui veillent au grain n’y peuvent rien. Mouillé par devant, amarré à de vieux anneaux rouillés et aux restes d’un escalier en béton, Florestan complètera d’une certaine façon ce décor figé, et le Clube Naval renouera le temps de notre bref séjour avec sa vocation initiale.

Notre séjour à Maputo coïncide aussi avec la visite sur place de Lukas Pairon, fondateur de Music Fund, et des représentants italiens de l’organisation. Sous la houlette de Cecilia Balestra, directrice du festival de musique contemporaine Milano Musica, un conteneur d’instruments vient d’être distribué à une centaine de jeunes musiciens mozambicains. Des fenêtres de leur hôtel, Lukas et Cecilia ont contemplé l’immense orage dans lequel nous avons fini notre longue traversée depuis La Réunion. Leur accueil n’en est que plus chaleureux et enthousiaste. À un rythme que rien ni personne ne pourra infléchir, ils nous emmènent au cœur du projet Music Fund, et nous rencontrons en quelques heures la plupart des acteurs de l’enseignement musical à Maputo. Dans la foulée, nous délivrons aussi la guitare Godin que nous transportons depuis plus d’un an à bord. Après avoir chanté sous les doigts d’or de Manou Gallo à La Réunion, la guitare offerte par le Ronnie Scott’s Jazz Club de Londres sonnera désormais aux accents du jazz mozambicain.

Soutenir la musique au Mozambique, c’est d’abord et surtout soutenir les musiciens. Des centaines d’instruments collectés en Europe ont été acheminés vers les écoles partenaires. Et puis, puisque c’est aussi une des spécificités de Music Fund, des réparateurs et des luthiers ont été formés. Comme Ozias, par exemple, initié à la lutherie à Crémone ou Anselmo, qui a bénéficié d’une formation d’accordeur de piano de plusieurs mois en Belgique et en France. Leurs parcours nous rappellent ceux de nos amis de Tétouan, mais aussi d’Haïti. Parmi les jeunes que nous rencontrons, il y a encore Maurizio et Julio, tous deux ingénieurs du son qui ont eu entre autres l’occasion de faire un stage à Flagey, à Bruxelles. Pour l’instant, ils sont encadrés par Andrea, un ingénieur du son de Parme qui leur offre plusieurs semaines de son temps chaque année. Associer l’acquisition d’instruments et de matériel à un savoir et à des compétences : la mission de Music Fund consiste bien à poser les bases d’une vie meilleure pour ces jeunes artistes et techniciens.

Et l’équipage de Florestan dans tout cela ? Pour notre séjour à Maputo, Lukas et Cecilia nous ont concocté un programme intense, fait de rencontres avec les responsables de la vie culturelle locale mais aussi de cours à l’ECA, l’Escola de Comunicação e Artes qui n’est autre que la faculté artistique de l’université de la ville. Notre mission est clairement définie : offrir aux étudiants un atelier destiné à faire le lien entre leur pratique musicale et le monde professionnel. Nous dispenserons ainsi près de 25 heures de cours à nos amis, évoquant successivement avec eux les aspects artistique, culturel et économique de la vie de musicien. Conçues comme des échanges très libres, ces séances nous permettent également de prendre la mesure des défis qui attendent ces jeunes artistes dans un pays comme le Mozambique. Allier débrouille et véritables opportunités professionnelles est le lot de la plupart d’entre eux. Mais tous le savent : ils sont les artisans de leur propre succès et leur force naît de leur organisation, de leur talent et de leur persévérance. Non, décidément, il n’est pas facile de quitter le Mozambique.

Jérôme Giersé & Alexandra Gelhay

Maputo, Mozambique

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