#5 / Chopin l’Andalou

Quinze kilomètres séparent le port de Smir de la ville de Tétouan. Quinze kilomètres d’une jolie route qui longe la côte avant d’emprunter la verte vallée de l’oued Martil et de remonter vers les impressionnants remparts de la médina, éclatante de blancheur. Les derniers 500 mètres représentent toujours un moment de suspense pour les passagers des antiques taxis assurant le service entre Ceuta et Tétouan. Un silence pesant peut même parfois s’installer, sept paires d’oreilles guettant une probable explosion du radiateur ou de l’embrayage lors de la fatale ascension. Enfin, « silence » est un grand mot au vu du tonitruant tapage que produisent les moteurs de ces Mercedes en service ininterrompu depuis près de 40 ans et totalisant en général plus d’un million de kilomètres au compteur.

Le centre de Tétouan s’articule autour de deux principaux quartiers: la bouillonnante médina du XIVe siècle et le quartier espagnol, construit dans un flamboyant style Art-déco au début du siècle dernier. Un décor tout en contrastes qui matérialise à lui seul les liens complexes unissant encore aujourd’hui Tétouan l’Andalouse et son ancien « protecteur » ibérique. Boyaux tortueux et venelles obscures ceints de hautes murailles disputent le terrain à de larges avenues bordées d’immeubles avec gaz aux étages. Les « Plaza del Caudillo » ou « Avenida del Generalissimo » ont cependant été rebaptisées aux noms de potentats plus typiquement maghrébins.

Ayant remisé shorts et sandales au profit de nos vêtements d’école, nous empruntons l’une de ces artères et découvrons bientôt ce qui sera notre lieu de travail pour une quinzaine de jours: le conservatoire de musique de Tétouan. Nous y sommes accueillis par Olivier Marie, le directeur de Music Fund, en grande conversation avec le très volubile Mohamed Zerhouni, professeur de solfège et directeur de l’école. Nous sommes heureux de revoir Olivier et de découvrir ce lieu particulier, organisé autour d’un long et unique couloir d’une quarantaine de mètres donnant l’accès à une dizaine de classes. Les portraits de Beethoven, Schubert ou Mozart se partagent fraternellement les murs avec ceux du roi Mohammed VI et de ses prédécesseurs. Dans l’air, quelques notes d’une sonate connue ou d’un impromptu familier, mais aussi les accents bien plus intriguants de cette fameuse musique arabo-andalouse qui fait la spécificité culturelle de Tétouan.

L’enthousiasme du tourbillonnant Zerhouni est certainement pour beaucoup dans le succès de son institution. 500 élèves de toutes origines et de toutes conditions s’y voient offrir des cours de solfège, d’harmonie, de piano, de violon, de guitare et de saxophone. Un orchestre classique et un orchestre traditionnel répètent alternativement dans une salle décorée de moucharabiehs en carton et de tapis de récupération. Les infrastructures et le mobilier datent de la période espagnole et seule la présence de quelques pianos neufs et en parfait état témoigne d’investissements récents. Un petit conservatoire donc, assumant tant le rôle d’initiation des enfants que celui de préparation à l’examen d’entrée au conservatoire supérieur de Rabat.

Voici quatre ans que Music Fund a investi les lieux. En particulier un petit atelier tout au fond du couloir, dans lequel un piano sert de banc d’essai à deux apprentis accordeurs formés grâce à l’association belge et à son équipe sur le terrain. Anouar et Hamza manient la clé d’accord et acquièrent les bases de leur futur métier, à Tétouan, mais aussi en Belgique où Music Fund leur organise des stages de formation. Si vivre de la musique est un rêve pour de nombreux jeunes musiciens marocains, la maîtrise d’un métier technique comme celui d’accordeur ou de réparateur d’instruments est sans conteste un atout de poids dans une société où de nombreux artistes connaissent une situation de grande précarité.

Les cours n’ont pas encore commencé au moment de notre arrivée. De quoi nous inquiéter de savoir si nous aurons des élèves, d’autant que la grande fête du mouton, l’Aïd El Kebir, n’est pas loin. Ce serait sans compter la motivation de Monsieur Zerhouni qui a battu le rappel. Dès le premier jour, Hicham, Houda, Amina, Anas, Najlae, Ibrahim mais aussi Anouar et Hamza, les deux accordeurs: tous se présentent avec enthousiasme pour une première leçon, partitions sous le bras. Les 10 jours de cours que nous leur avons dispensés dans la foulée feront l’objet d’un prochain post.

Jérôme & Alexandra

Tétouan

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