#11 / « Allons-y, la fanfare attend »

Fixer avec précision une heure et un lieu de rendez-vous peut s’avérer délicat lorsque l’on dépend du vent et de la mer pour se déplacer. La tempête ou le calme plat contrecarrent souvent les projets des navigateurs, et tels Yseult se languissant de Tristan, ceux qui attendent l’arrivée d’un voilier peuvent passer de longues heures à scruter l’horizon. Lorsque Florestan pénétra dans la baie du Cap-Haïtien, nous avions 24 heures de retard sur la date communiquée au Président du Cemuchca. Le bouillonnant Fenor Onesime nous attendait pourtant sur le quai, comme si nous étions parfaitement dans les temps, et fit en un tour de main le nécessaire pour que Florestan trouve une place pour s’amarrer, à l’ombre du Zealand Delilah, un imposant cargo chargé de 12.000 tonnes de riz. Au terme de quatre jours de mer passablement rudes, nous étions épuisés. Un fort vent du Nord nous ayant pris en tenaille à une encablure des côtes de la République Dominicaine, il avait fallu batailler ferme pour contourner les nombreux récifs qui ceignent Hispagnola et parvenir sans encombre jusqu’à l’entrée de l’étroit chenal qui conduit au Cap.

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Avec décontraction, Fenor nous aida à régler les démarches administratives d’usage avant de nous glisser un flegmatique « Allons-y, la fanfare attend ». Nous imaginions un petit concert à l’école pour nous souhaiter la bienvenue en musique, ce qui aurait été en soi une sympathique attention. Nous étions en réalité bien loin du compte. Sur la place à la sortie du port, se tenait un immense cortège de près de 100 personnes en rangs serrés, prêt à s’ébranler. Deux fanfares, des danseurs, des acrobates, des majorettes même : nous étions attendus avec une véritable parade qui nous mena tambour battant à travers la ville, jusqu’à l’école de la Rue 18. L’arrivée des deux « navigateurs-musiciens » avait été annoncée pour la veille. Tous, du Cap et des différentes annexes, étaient venus une première fois pour rien, et tous étaient revenus le lendemain avec le même enthousiasme. Nous avons découvert le petit bâtiment de l’école alors qu’on y offrait à manger aux participants. Dans un joyeux capharnaüm de majorettes, d’instruments, de chaises, le tout baigné des effluves de la cantine de campagne installée pour l’occasion, nous découvrions ce qui allait être notre lieu de travail pour trois semaines à plein régime.

Très vite, les choses se mettent en place. C’est que Fenor et son équipe ont une idée très précise de ce qu’ils attendent de nous. Les étagères de la réserve d’instruments sont chargées de violons, trombones, guitares et autres flûtes, portant tous le logo bien connu de Music Fund. Ils seront bientôt rejoints par les instruments que nous avons convoyés durant plus de huit mois. Si ces instruments représentent évidemment un patrimoine indispensable pour une école comme le Cemuchca, dans le contexte extrêmement précaire que l’on sait, les besoins sont également énormes en termes de formation, d’encadrement et de gestion. Nous donnerons donc des cours aux élèves, mais aussi et surtout, en priorité, aux professeurs eux-mêmes. À l’issue d’une brève réunion, l’horaire hebdomadaire est fixé. Nous travaillerons du lundi au samedi, de 10h à 18h. De retour au bateau, après nous être frayé un passage dans la cohue des dockers tout occupés à décharger les 200.000 sacs de riz du Zealand Delilah, nous réalisons enfin que nous sommes en Haïti et que nous nous apprêtons à vivre un chapitre fondamental de notre projet.

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Une sorte de brume baigne le port de Cap-Haïtien. Il ne s’agit ni d’un brouillard, ni des fumées du trafic ou de la combustion des ordures le long des routes. Il s’agit d’une poussière de riz qui émane des cales béantes de notre imposant voisin. Heure par heure, le cargo s’élève sur l’eau au fur et à mesure qu’il s’allège. Florestan semble de plus en plus petit… Sur le même quai, s’entassent un peu à l’écart une poignée de petits voiliers en bois que des hommes chargent de sacs de ciment jusqu’à ce que les bateaux soient prêt à couler. Sans moteur, et avec des voiles découpées dans des bâches publicitaires, ces petits « cargos » de 12 mètres, en planches mal équarries, transportent leur cargaison jusqu’à l’Île de la Tortue, ancien repaire de pirates au large de la côte Nord d’Haïti. Nous quittons ce petit monde le lundi 23 février de bonne heure, troquant nos shorts et nos t-shirts de tous les jours pour nos habits d’école…

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