#10 / Haendel l’Haïtien

Il faut un certain temps pour que la vue s’accoutume à l’obscurité du lieu. Encore un peu plus de temps pour que l’oreille perçoive et comprenne ce qui s’y trame. Dans le noir, Haendel Léon, pianiste de jazz récemment rentré au pays après 20 ans passés en Floride, ceinture noire de karaté et peintre symboliste, donne cours de piano. La classe est un ancien garage. Jusque il y a peu, une ampoule économique diffusait juste ce qu’il fallait de lumière, mais aujourd’hui, l’école doit faire sans électricité. Le tonitruant tintamarre provient de trois pianos, antiques bastringues, joués simultanément par six pianistes en herbe. Celui de droite est occupé par deux petites filles en uniforme des écoles, avec leurs emblématiques rubans colorés dans les cheveux. Celui de gauche est occupé par une religieuse en habit et un petit garçon en guenilles. Le troisième, un massif quart-queue américain, accueille deux adolescents, chacun sa moitié du clavier. Et au milieu de tout ce petit monde, Monsieur Haendel crie, chante, encourage… « Cinq, quatre, deux, trois… !!» : les doigtés fusent dans la pénombre, à l’attention des 12 mains en présence. Car tous jouent le même morceau, et tous reviendront ensemble au cours suivant.

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Chez Haendel Léon et sa compagne

Comme tous les professeurs de l’école, Monsieur Haendel est bénévole. Et comme tous ses collègues, il doit s’adapter à l’extrême exiguïté d’un lieu où transitent pourtant chaque jour des dizaines d’élèves. Le Cemuchca, ou Cercle des Musiciens Chrétiens Capois a pris ses quartiers dans une vieille bâtisse de la Rue 18, à Cap-Haïtien. Le quadrillage de la ville remonte à une époque où l’on parlait encore du « Cap-Français », et où, à l’emplacement exact de l’école, se tenait au XVIIIe siècle un théâtre connu pour avoir présenté des opéras en langue créole, entre autres le fameux Devin du Village de Jean-Jacques Rousseau. Aujourd’hui, la petite maison jaune et mauve qui héberge le Cemuchca fait figure d’héritière d’une riche tradition musicale, dont l’esprit a perduré tout au long de l’histoire pour le moins tumultueuse de la République d’Haïti. Avec une absence de moyens que d’aucuns considéreraient comme rédhibitoire, une poignée d’hommes et de femmes donnent corps depuis sept ans à ce projet original et partagent avec le plus grand nombre leur passion pour la musique classique.

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Le Cemuchca est unique en son genre, à l’échelle du pays, mais aussi de toute la Caraïbe. C’est sans aucun doute pour cela que l’école a été sélectionnée par Music Fund au terme d’une longue prospection et qu’elle bénéficie désormais d’une aide structurelle de l’ONG belge. Les portraits de Beethoven, Vivaldi ou Bach affichés aux murs parlent d’eux-mêmes : ici on enseigne et on pratique la musique classique. Pour le plaisir d’abord, mais aussi pour sa dimension sociale et pour les liens qu’elle permet de tisser entre les individus. Toutes les classes sociales s’y côtoient. De l’élite locale aux jeunes des quartiers les plus démunis, à l’image de l’immense bidonville qui s’étend en marge du cente historique de la ville. Le Cemuchca mène d’ailleurs une intéressante politique de décentralisation de ses activités. Outre le « siège central » du Cap, le Cercle compte diverses annexes gérées et animées par des musiciens locaux. Milot, Quartier Morin, Limbé, Île de Gonave : la musique classique rayonne parfois à plusieurs heures de route du Cap-Haïtien.

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Le Cemuchca, enfin, c’est un ambitieux projet de campus entièrement tourné vers l’art et la culture. Portée par les administrateurs du Cercle, l’idée a déjà connu ses premiers développements. Un terrain de plusieurs hectares a été acheté à la sortie de la ville, en rase campagne, et les premiers bâtiments sortent lentement de terre. Sans aucune aide financière d’aucune sorte, les géniteurs du Cemuchca donnent lentement corps à leur rêve : accueillir des jeunes du pays entier, au cœur d’un complexe quasiment pharaonique comprenant des classes, des ateliers de lutherie, un auditorium, un musée, un restaurant, des dortoirs… Les structures métalliques qui se dressent aujourd’hui vers le ciel en disent long sur la motivation mais aussi sur le pragmatisme des gestionnaires haïtiens. Les murs et les toitures viendront lorsque les moyens seront rassemblés. Fenor Onesime, le Président de l’association qui nous mène à travers ce qui n’est encore qu’une pâture pour les bœufs, nous présente  son campus comme si la musique de Beethoven,Vivaldi ou Mozart résonnait déjà dans ce magnifique coin de campagne. C’est ce qu’on peut appeler le miracle haïtien…

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Le groupe Outhere Music s’associe au projet humanitaire et culturel de Music Fund et confère au voyage du Florestan sa dimension sonore. Chaque mois, nous vous proposons la « playlist du bord », résumé subjectif et sonore des émotions, des sensations et des échanges qu’autorisent un grand voyage sur un petit voilier…

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« C’est parfois un peu longuet les transocéaniques »

Le navigateur belge Patrick Van God rappelle par ces mots on ne peut plus savoureux une vérité criante : passés les moments de contemplation de la nature et de réflexion philosophique, une traversée océanique offre également bien des heures de disponibilité d’esprit – 432h pour être exact, entre le Cap Vert et la Martinique. De quoi céder à la folie au bout de quelques jours si l’on ne sait pas détacher son regard des vagues qui se succèdent à un rythme hypnotisant ! C’est donc chargé de livres que Florestan prit la mer le 16 décembre dernier. Et l’équipage de se plonger dans les écrits de navigateurs comme Patrick Van God, Gérard Janichon ou Bernard Moitessier, dans les romans de Virginia Woolf, dans les récits (auto)biographiques de Marguerite Yourcenar, Hector Berlioz, Magellan ou Odön Von Horvath, dans la correspondance de George Sand, la poésie d’Henri Michaux ou les ouvrages scientifiques d’Hubert Reeves.

La présente playlist se veut une évocation en musique des livres qui ont marqué notre longue navigation à travers l’Atlantique. Elle en traduit l’atmosphère et la poésie en onze chapitres.

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Préface en forme de caprice, ou le cor pour « sonner la joie »

J.-F. Gallay, Caprice pour cor Op. 32, n°10

« Quelle est cette lumière, là-bas, qui tremble au fond de la baie de Wulaïa où nous venons de mouiller ? Ils devaient nous guetter depuis le crépuscule, ces deux hommes qui, dans la nuit, précédés de leur lampe-tempête, approchaient de Trismus à prudents coups de rames. S’arrêtant à quelques brasses, partagés entre la curiosité et l’inquiétude. Le vieux d’abord, s’enhardissant, finissant par monter à bord, par s’asseoir dans le carré et, tout en parlant, caressant cette matière inconnue : le velours de la couchette. Appelant le jeune : « Viens, viens ! » Mais le jeune, inquiet, méfiant, refusant de quitter le cockpit, le regard rivé sur le cuivre du cor de chasse. Quelle pouvait être cette arme à la forme bizarrement circulaire, cette sorte d’escopette à tirer derrière les coins ? Cet engin sonore et meurtrier qui soudain – c’est sûr ! – allait vous lâcher une décharge en pleine figure ? Comme il sauta vite dans sa barque, le jeune, quand nous décidâmes d’aller à terre ! Quel soulagement ! … »

(Patrick Van God, Trismus. Des îles du Cap-Vert aux Galapagos par le Cap Horn et la Patagonie, Editions Arthaud, coll. « Mer », 1974, p. 118)

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Chapitre I : Premiers émois

H. Berlioz, Les Nuits d’été, Op. 7 : Villanelle

« Laquelle des deux puissances peut élever l’homme aux plus sublimes hauteurs, l’amour ou la musique ? … C’est un grand problème. Pourtant il me semble qu’on devrait dire ceci : l’amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l’amour… Pourquoi séparer l’un de l’autre ? Ce sont les deux ailes de l’âme. »

(Hector Berlioz, Mémoires, vol. 2, Garnier-Flammarion, 1969, p. 375)

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Chapitre II : Exaltation

E. Grieg, Peer Gynt, Op. 23 : XXI. Le retour de Peer Gynt. Soir de tempête sur la mer

« C’est une musique désagréable que diffuse la radio : avis spécial de coup de vent. Nous sommes dans les zones concernées. (…) Pour Damien, c’est le baptême du feu. Très vite la mer se lève et les crêtes moutonneuses déferlent bruyamment. Les creux deviennent impressionnants alors que le vent se fâche. (…)

Malgré les estomacs malmenés, cette tempête fascine. Comme pour le bateau, c’est mon premier vrai gros temps. Naturellement, cent fois je l’avais imaginé ; il est à la mesure du rêve, il le dépasse. La houle est très grosse et les lames sont rapprochées. Si l’on croit à un chaos dans cette tempête, peut-être faut-il le chercher dans la formation de multiples vagues secondaires qui paraissent se créer en une soudaine génération spontanée et qui, éperdues, vont mourir en tous sens. Ces vagues sont très vertes et tranchent au milieu de la grisaille majestueuse. J’ai aimé ce déchaînement ; car c’est de ses chaînes secrètes que la mer semblait furieusement vouloir se libérer. (…)

À chaque embrun, je me sentais plus pur, comme lavé de fautes que j’ignorais peut-être. Sans doute n’est-ce pas la tempête qui purifie l’âme ? Oh non : c’est la mer. Mais peut-être est-ce au moment du gros temps qu’on en prend le plus nettement conscience ? Et c’est se retrouver en état naturel de grâce ; sans pensée religieuse ce qui est plus doux encore. J’étais plus fort. »

(Gérard Janichon, Damien autour du monde. 55 000 milles de défis aux océans, Transboréal, 2002, p. 51-52)

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Chapitre III : L’Oreille du roi

P. Guédron, À Paris sur petit pont – A. Boesset, Un jour Amarille et Tircis

« Louis XIII, à huit ans, fait un dessin semblable à celui que fait le fils d’un cannibale néo-calédonien. À huit ans, Il a l’âge de l’humanité, il a au moins deux cent cinquante mille ans. Quelques années après il les a perdus, il n’a plus que trente et un ans, il est devenu un individu, il n’est plus qu’un roi de France, impasse dont il ne sortit jamais. Qu’est-ce qui est pire que d’être achevé ? »

(Henri Michaux, Passages : « Enfants », Editions Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2008, p. 37)

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Chapitre IV : Plainte

E. Ysaÿe, Sonate pour violon n°1 en sol mineur, Op. 27 : II. Fugato

Mon violon est un grand violon-girafe ;

j’en joue à l’escalade,

bondissant dans ses râles,

au galop sur ses cordes sensibles et son ventre affamé aux désirs épais,

que personne jamais ne satisfera,

sur son grand cœur de bois enchagriné,

que personne jamais ne comprendra

(…)

(Henri Michaux, Plume : « Le Grand Violon », Editions Gallimard, coll. « Poésie », 1995, p. 90)

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Chapitre V : Correspondances

F. Liszt, Totentanz

« O vous, qui, dans le silence des nuits, surprenez les mystères sacrés ; vous, mon cher Franz, à qui l’esprit de Dieu ouvre les oreilles, afin que vous entendiez de loin les célestes concerts, et que vous nous les transmettiez, à nous infirmes et abandonnés ! que vous êtes heureux de pouvoir prier durant le jour avec des cœurs qui vous comprennent ! Votre labeur ne vous condamne pas comme moi à la solitude ; votre ferveur se rallume au foyer de sympathies où chacun des vôtres apporte son tribut. Allez donc, priez dans la langue des anges, et chantez les louanges de Dieu sur vos instruments qu’un souffle céleste fait vibrer. »

(George Sand, Lettres d’un voyageur : « Lettre à Franz Liszt sur Lavater et sur une maison déserte », Editions Flammarion, 2004, p. 201)

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Chapitre VI : Tout un monde sensible

I. Gurney, Five Elizabethan Songs : Sleep

« La pierre usée des grises draperies, les doigts, les orteils des statues reçurent bien souvent la caresse de sa langue, le frôlement de ses narines trémulantes. Sur les coussinets infiniment sensibles de ses pattes s’imprimèrent d’orgueilleuses inscriptions latines. Bref, il connut Florence comme nul être humain ne l’a jamais connue, comme ne l’ont jamais connue Ruskin ni George Eliot – comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots. »

(Virginia Woolf, Flush : Une biographie, Le Bruit du temps, 2010, p. 151)

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Chapitre VII : Les prémisses de l’horreur

G. Ligeti, Sonate pour violoncelle : Dialogo

« Tous les nègres sont fourbes, lâches et paresseux. »

Trop bête, vraiment ! Cette fois, je biffe !

Et je m’apprête à noter en marge, à l’encre rouge : « Généralisation absurde ! », lorsque je m’arrête soudain. Attention ! N’ai-je pas déjà entendu cette phrase sur les nègres quelque part, et tout dernièrement ? Où était-ce donc ? C’est bien ça : au restaurant, braillée par le haut-parleur. Elle me coupa presque l’appétit.

Je laisse donc la phrase intacte, car ce qui se dit à la radio, aucun professeur n’a le droit d’en faire la critique.

Cependant, tout en continuant ma lecture, je ne cesse d’entendre la radio : elle chuchote, elle hurle, elle aboie, elle roucoule, elle menace. Et les journaux impriment ses paroles, et les enfants les recopient. »

(Odön von Horvath, Jeunesse sans Dieu, Presses universitaires de Grenoble, 1982, p. 268)

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Chapitre VIII : Mount-Desert Island

J.-S. Bach, Die Kunst der Fuge BWV 1080: I. Gruppe: Die Kanons und Spiegelfugen: Canon in Hypodiapason

«  (…) tout voyage, toute aventure (au sens vrai du mot = ce qui arrive) se double d’une exploration intérieure. Il en est de ce que nous faisons et de ce que nous pensons comme de la courbe extérieure et de la courbe intérieure d’un vase : l’une modèle l’autre.

(…) Il faut dans le voyage, comme dans tout, des aptitudes contradictoires : de la fougue, une attention soutenue, une certaine légèreté, (…) le goût de se plaire au spectacle extérieur des choses, et l’intention bien arrêtée d’aller par-delà ce spectacle pour parvenir à voir les réalités souvent cachées. Tout voyageur est Ulysse ; il se doit d’être aussi Protée. »

(Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu Galey, Editions du Livre de poche, 2003, p. 305-306)

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Chapitre IX : La quête de sens

H. Dutilleux, Tout un monde lointain…, Concerto pour violoncelle et orchestre : I. Enigme

« Et jusqu’au Horn, ne pas regarder autre chose que mon bateau, petite planète rouge et blanc faite d’espace, d’air pur, d’étoiles, de nuages et de liberté dans son sens le plus profond, le plus naturel. Et oublier totalement la Terre, ses villes impitoyables, ses foules sans regard et sa soif d’un rythme d’existence dénué de sens. Là-bas… si un marchand pouvait éteindre les étoiles pour que ses panneaux publicitaires se voient mieux dans la nuit, peut-être le ferait-il ! Oublier tout ça.

Ne vivre qu’avec la mer et mon bateau, pour la mer et pour mon bateau. »

(Bernard Moitessier, La Longue Route, Editions J’ai lu, 2006, p. 221-222)

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Chapitre X : Le Nouveau Monde

G. Fernandez, A Belén Me Llego, Tío

« Ce n’est jamais l’utilité d’une action qui en fait la valeur morale. Seul enrichit l’humanité, d’une façon durable, celui qui en accroît les connaissances et en renforce la conscience créatrice. Sous ce rapport l’exploit de Magellan dépasse tous ceux de son époque.  C’est pourquoi la magnifique entreprise de ces cinq petits et faibles navires partant pour la guerre sainte de l’humanité contre l’inconnu restera à jamais inoubliable. (…) L’exploit de Magellan a prouvé, une fois de plus, qu’une idée animée par le génie et portée par la passion est plus forte que tous les éléments réunis et que toujours un homme, avec sa petite vie périssable, peut faire de ce qui a paru un rêve à des centaines de générations une réalité et une vérité impérissables. »

(Stefan Zweig, Magellan, Editions Bernard Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2012, p. 12-13)

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Chapitre XI : La couleuvre et l’Italien

L. Cherubini, Médée : Ouverture

« Une place de professeur d’harmonie étant devenue vacante au Conservatoire, un de mes amis m’engagea à me mettre sur les rangs pour l’obtenir. Sans me bercer d’un espoir de succès, j’écrivis néanmoins à notre bon directeur. Cherubini, au reçu de ma lettre, me fit appeler :

« Vous vous présentez pour la classe d’harmonie ?… me dit-il de son air le plus aimable et de la voix la plus douce qu’il put trouver. – Oui, Monsieur. – Ah ! … c’est qué… vous l’aurez cette classe… votre réputation maintenant… vos relations… – Tant mieux, monsieur, je l’ai demandée pour l’avoir. – Oui, mais… mais c’est que ça mé tracasse… C’est qué zé voudrais la donner à oun autre. – En ce cas, monsieur, je vais retirer ma demande. – Non, non zé né veux pas, parce qué, voyez-vous, l’on dirait qué c’est moi qué zé souis la cause que vous vous êtes retiré. – Alors je reste sur les rangs. – Mais qué zé vous dit qué vous l’aurez, la place, si vous persistez et… zé né vous la destinais pas. – Pourtant, comment faire ? – Vous savez qu’il faut… il faut… il faut être pianiste pour enseigner l’harmonie au Conservatoire, vous le savez mon ser. – Il faut être pianiste ? Ah ! j’étais loin de m’en douter. Eh bien, voilà une excellente raison. Je vais vous écrire que n’étant pas pianiste je ne puis pas aspirer à professer l’harmonier au Conservatoire, et que je retire ma demande. – Oui, mon ser. Mais, mais, mais zé né souis pas la cause de votre… – Non, monsieur, loin de là ; je dois tout naturellement me retirer, ayant eu la bêtise d’oublier qu’il faut être pianiste pour enseigner l’harmonie. – Oui, mon ser. Allons, embrassez-moi. Vous savez comme zé vous aime. – Oh ! oui, monsieur, je le sais. » Et il m’embrasse en effet, avec une tendresse vraiment paternelle. Je m’en vais, je lui adresse mon désistement et, huit jours après, il fait donner la place à un nommé Bienaimé qui ne joue pas plus du piano que moi. »

(Hector Berlioz, Mémoires, vol. 2, Garnier-Flammarion, 1969, p. 16)

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Postface : L’odyssée de l’espace

J. Strauss, An der schönen blauen Donau

(…)

Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts

(…)

Patient, patience,

Patience dans l’azur!

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr!

(…)

(Paul Valéry, Charmes, 1922. Cité dans Hubert Reeves, Patience dans l’azur, Editions du Seuil, 1988, p.19)

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Vidéo: Un orgue en Martinique

Réglage et accord de l’orgue de l’église Notre-Dame de la Délivrande du Morne-Rouge (Martinique) par l’équipage du Florestan

 

 

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« Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même (…). Je t’ai placé au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler ce que contient le monde. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, mortel ou immortel, afin que toi-même librement, à la façon d’un bon peintre ou d’un sculpteur habile, tu achèves ta propre forme ». Qui n’a jamais éprouvé la résonnance toute particulière qui accompagne les mots d’un grand auteur lorsque ceux-ci sont placés en regard d’une réalité également exceptionnelle ? Ces paroles appartiennent à Pic de la Mirandole et baignent les derniers jours de notre traversée de l’Atlantique d’une sorte d’évidence. Oui, la contemplation et l’expérience de la liberté dans ce qu’elle a de plus radical donnent à l’humain toute sa mesure. Oui, la mer est un pays à mi-chemin entre la vie et la mort, qui place celui qui la parcourt face à sa propre éternité.

Une chose est certaine, l’isolement complet du monde terrestre et de ses vicissitudes porte à la méditation, le spectacle de l’océan exalte jusqu’aux tempéraments les plus modérés. 18 jours ont suffi à nous faire ressentir des sensations inédites et à nous convaincre d’une chose : la traversée de l’Atlantique est une épreuve, et comme toute épreuve, elle transforme ceux qui la traversent. Comme toujours, on part sans savoir. Sans savoir quand, ni comment, ni même où on arrivera. Comme toujours, on part la joie au cœur à l’idée de découvrir d’autres horizons. Sauf que cette fois, c’est un regard comme embrumé que l’on jette devant soi, qui ne parvient à embrasser qu’une petite partie de la perspective. Entre le lever du soleil à l’Est et son coucher à l’Ouest, le voilier progresse selon un axe qui suit la course des astres. La seule certitude est de revoir Orion tous les soirs à la même place, de voir la lune un peu plus pleine chaque jour, de voir l’Orient s’embraser au terme d’une longue nuit de veille…

Cinq jours d’un vent soutenu et régulier nous ont permis de prendre nos marques et de trouver notre rythme. Nous passons la journée ensemble. La cuisine occupe une partie non négligeable de notre temps, et le moral de l’équipage se mesure à l’originalité des plats concoctés par chacun. L’échelle va de la boîte de ravioli (sans même un oignon pour agrémenter la sauce) au menu trois services digne du plus raffiné des gourmets. Il va de soi que notre enthousiasme au fourneau est directement proportionnel à l’état de la mer et il est heureux que le 24 décembre ait été un jour de « petit temps », sans quoi, nous aurions réveillonné… avec des ravioli. Le reste de notre temps se partage en lecture, bricolages divers, et bien sûr manœuvre des voiles. Si la nuit unit les amants, elle sépare pourtant les navigateurs. De 21h à 9h, c’est le régime des quarts. Chacun à son tour prend la veille et modifie les réglages en fonction de l’évolution du vent. Trois heures plus tard, on se croise dans l’escalier de la descente. « – Tout va bien ? Rien à signaler ? – Non, t’inquiète. Vu un cargo au loin, et puis il y a eu ce poisson volant que j’ai pris en pleine figure… – OK. Mieux vaut le poisson volant que le cargo. À dans trois heures. – … ! ».

Lorsqu’un beau matin le vent baisse jusqu’à tomber complètement, on ne peut que se féliciter du calme retrouvé. Les objets cessent enfin de traverser librement l’habitacle, on n’est plus obligé de se cramponner lorsqu’on se déplace, l’appétit et l’envie de lire reviennent. La mer s’aplatit très vite jusqu’à devenir d’huile, le soleil devient écrasant et le calme se fait… oppression.  Un, deux, trois jours ! Combien est-ce qu’on avait embarqué de bidons d’eau, encore ? Et les conserves, on en a pour combien de temps ? Les journées se passent à guetter la moindre ride sur la surface parfaitement lisse qui nous entoure. Le moteur tourne, mais pour combien de temps encore ? Nous le savons depuis le départ : nous avons du carburant pour 4 jours, pas une heure de plus. Alors le moindre souffle et nous nous précipitons sur nos voiles, dans l’espoir de grappiller quelques milles. Dans ces moments, Florestan progresse sous spi à la vitesse désespérante de 2 ou 3 nœuds (4 ou 5 km à l’heure). Aussi sûrement que le soleil détériore nos voiles et que l’eau de mer corrode notre coque, le calme plat érode peu à peu nos nerfs. Qu’il y ait trop de vent ou pas assez, la mer devient vite une prison dont les verrous semblent tirés pour l’éternité.

Après quatre jours de calme, une risée plus forte que les autres annonce le changement. Imperceptiblement, la mer se forme, les voiles se gonflent au point d’exiger bientôt que l’on prenne un ris. Le régulateur d’allure reprend du service, les livres s’évadent de la bibliothèque, la vaisselle mise à sécher sur la table vole à travers le carré dans un formidable fracas. Pas de doute, revoici le vent. Bientôt quasi à sec de toile, nous filons 6 nœuds dans une mer de plus en plus grosse. L’anémomètre est bloqué à 35 nœuds, et s’envole à 45, voire parfois 48 dans les rafales. En 24 heures, les creux avoisinent 5 mètres ; une houle croisée et qui déferle malmène Florestan et son équipage. Heureusement, la distance qui nous sépare de La Martinique se réduit chaque jour, et il ne nous reste que 100 milles à parcourir lorsque les conditions nous obligent à débrancher le régulateur d’allure et à prendre la barre. Le coup de vent est à son comble lorsque nous apercevons la terre et que nous pouvons enfin nous embrasser en nous disant: ça y est, on a traversé l’Atlantique !

Nous avons beaucoup lu pendant cette longue traversée. Jean Giono, Victor Hugo, George Sand, Henri Michaux, Virginia Woolf, Odön von Horvath, Patrick Van God, Bernard Moitessier ou encore Marguerite Yourcenar ont été du voyage. C’est d’ailleurs à cette dernière que nous empruntons la citation de Pic de la Mirandole, en ouverture de ce texte, et en exergue de L’Oeuvre au Noir. Se découvrir soi-même, achever sa propre forme et gagner sa liberté : une quête que nous avons partagé avec nos héros de papier, le temps d’une promenade de près de 4.000 kilomètres que nous ne sommes pas près d’oublier.

Jérôme & Alexandra

Saint-Pierre, Martinique

14°44′ N – 61°10′ W

Playlist n°3: La Voie Lactée

Le groupe Outhere Music s’associe au projet humanitaire et culturel de Music Fund et confère au voyage du Florestan sa dimension sonore. Chaque mois, nous vous proposons la « playlist du bord », résumé subjectif et sonore des émotions, des sensations et des échanges qu’autorisent un grand voyage sur un petit voilier…

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De tous temps, le ciel et le monde nocturne ont exercé sur les hommes une fascination sans limite et si des siècles séparent la théorie de l’harmonie des sphères de celle du big bang, toutes deux sont nées d’un même élan : celui qui pousse l’homme à lever les yeux vers les étoiles. La musique n’est pas étrangère à cet univers. N’est-elle pas le vecteur des confidences que les amants font à la lune et des prières que les croyants adressent au ciel, lorsqu’elle ne permet pas de percer l’intimité de la chambre des rois ?

Jamais banale, la nuit en mer constitue une expérience presque mystique. Le marin pénètre dans un univers à la fois clos et infini, et glisse dans une temporalité distendue, rythmée par les quarts et le bercement des vagues. Il redécouvre alors ces étoiles par trop dissimulées par les néons des villes, et le ciel le rend à la fois philosophe, poète et amoureux. Il dialogue avec la lune, côtoie Orion et la Grande Ourse, Bételgueuse, Bellatrix, Saïph et Rigel, les Rois Mages et l’étoile polaire, et mille autres constellations dont il ignore bien souvent le nom ; et la Voie Lactée, majestueuse couronne de la voûte étoilée, lui indique chaque soir le chemin à suivre.

D’autres lumières l’arrachent parfois à sa rêverie ou à sa torpeur : celles des cargos, chalutiers et autres bateaux qui croisent sa route. “Rouge sur rouge, rien ne bouge. Vert sur vert tout est clair”: le voilier peut poursuivre sa course nocturne. Mais le marin reste aux aguets, car le danger peut également venir du ciel: gare aux grains et à leurs sournoises surventes !

Au bout de trois heures, l’équipier prend le relais; vient alors le temps du repos, qui peut survenir aux premières lueurs du jour. Le corps se relâche, et sombre dans d’autres abysses tandis que le soleil, caressant l’horizon, offre à celui qui le contemple un spectacle d’une toute autre et éblouissante beauté.

Guillaume de MachautBrelWeckmanMonteverdiViséeDowlandTendres souhaitsProkofievRameauCosteleyLobiSchumannSchubert

Troisième intervention de l’équipage du Florestan dans l’émission d’Anne Mattheeuws et Fabrice Kada, « Temps de pause ».

Au programme: résumé de l’escale réalisée à Tenerife et évocation de la traversée des Canaries au Cap Vert ainsi que de la préparation du bateau pour la traversée de l’Atlantique.

C’est à écouter ici:

#8 / Victor Hugo et le décalage horaire

« Oh vous savez, traverser l’Atlantique, ça n’a rien d’exceptionnel. Le vent souffle toujours dans le même sens. Trois semaines pour relire Hugo. Une promenade de santé, quoi! » Combien de fois n’avons-nous pas relayé cette idée – chère au petit milieu des navigateurs au long cours – qui veut que l’alizé pousse n’importe quel objet flottant jeté à l’eau aux Canaries jusqu’en Martinique, fût-ce une barrique? Combien de fois ne nous sommes-nous pas amusés de la mine stupéfaite de nos interlocuteurs, transis d’admiration devant tant d’héroïque nonchalance? « Oui Madame, l’Atlantique. Oh, une peccadille! L’occasion d’avaler Les Misérables, voilà tout… »

Soyons clairs, voici une pose de moins en moins confortable au fur et à mesure que se réduit le laps de temps qui vous sépare du jour « j ». Le départ de ce qu’on a longtemps présenté comme une charmante croisière se profile peu à peu comme un grand saut dans l’inconnu, et les premiers contacts avec cette immensité sauvage qu’est l’océan achèvent de calmer les ardeurs des loups de mer en puissance. La mer change de visage aussitôt que la terre disparaît derrière l’horizon. Ce qui n’était que brise se transforme en respiration puissante, ce qui n’était que clapot se transforme en houle. Le cabotage est terminé, voici la haute mer et ses solitudes.

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Grand voile au deuxième ris, au petit matin dans l’alizé.

Après un mois dans les Canaries, marqué par de nombreux travaux et améliorations au bateau, Florestan a pris la mer en direction du Cap Vert. Un galop d’essai de sept jours. Pour l’occasion, l’équipage s’est agrandi: Augustin, capitaine du voilier See You et compagnon de route de Florestan dans le Golfe de Gascogne, ainsi que Jean-Pierre, capitaine du voilier Boundless Too et camarade mélomane habitué des salles de concert bruxelloises, nous ont rejoints à bord. Si la mer est un apprentissage, elle l’est d’autant plus lorsque c’est toute une petite société qui doit s’organiser. Et quel enrichissement que ces heures passées à échanger vues et opinions avec ces marins passionnés de musique et de culture!

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Arrivée à Sal au Cap Vert, à l’aube du 28 novembre.

Au terme de dix jours de superbes navigations au Cap Vert, voici donc venu le moment de traverser l’Atlantique… Trois semaines d’autonomie complète, de vie en phase avec cet élément changeant, dont les humeurs capricieuses font bien vite oublier les vieilles fanfaronnades. 21 jours à deux dans 12 mètres carrés, à reculer les aiguilles de l’horloge d’une heure tous les 4 jours, cap à l’Ouest, obstinément. 21 jours au rythme des quarts, à se croiser dans l’escalier qui conduit du carré au cockpit, au moment de libérer celui qui vient de veiller trois longues heures. Voici ce qui nous attend dès ce lundi 15 décembre 2014. La Martinique est devant l’étrave. Avant d’arriver, il y aura Noël en mer, dans l’habitacle chaleureux de notre carré, d’ores et déjà décoré d’un magnifique petit sapin, arrimé comme il se doit. Nous vous retrouvons donc de l’autre côté, avec les barriques, et vous souhaitons déjà un joyeux Noël et une excellente entrée en 2015.

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Jérôme & Alexandra

Mindelo, São Vicente, Cap Vert

16°53’N – 24°59’W

Playlist n°2: A Musical Portrait

Le groupe Outhere Music s’associe au projet humanitaire et culturel de Music Fund et confère au voyage du Florestan sa dimension sonore. Chaque mois, nous vous proposons la « playlist du bord », résumé subjectif et sonore des émotions, des sensations et des échanges qu’autorisent un grand voyage sur un petit voilier…

> Ecouter la playlist sur Spotify

En marge des cours de piano dispensés quotidiennement par Jérôme au Conservatoire de Tétouan, nous avons organisé des tables de conversation collectives ayant trois objectifs principaux : permettre aux étudiants de pratiquer le français, leur donner des rudiments d’histoire de la musique (cette discipline n’étant pas enseignée au Conservatoire) et instaurer un dialogue interculturel, un échange autour de nos traditions musicales respectives. Dans cette perspective, nous avons demandé aux étudiants d’apporter du matériel sonore aux cours, soit cinq pièces de musique classique et cinq pièces de musique arabe et/ou arabo-andalouse, et de donner leur vue sur ces musiques.

Deux playlists en ont découlé: la première (« A Musical Portrait (Occident) ») est la fois narrative et descriptive. Elle évoque d’une part les différentes facettes de notre séjour à Tétouan: l’arrivée au Maroc et la joie de retrouver la terre après six semaines de navigation intensive, la visite d’Hicham, Anouar et Hamza sur le Florestan ; les tables de conversation – où nous avons pu notamment approcher la musique médiévale, la période baroque, le romantisme tardif et la musique moderne -; les cours de piano – illustrés par la sonate « La Tempête » de Beethoven, où le Florestan a pu servir de support à l’imagination, de l’inquiétude initiale au naufrage final – ; les adieux au directeur de l’école, M. Zerhouni, et à nos chers étudiants, à qui nous promettons de revenir une fois le voyage terminé; le départ pour Gibraltar et le souvenir de ces dix jours passés au Conservatoire.

Elle dresse d’autre part un portrait en musique de nos huits musiciens: Anouar, pianiste spécialiste du répertoire arabo-andalou et apprenti-accordeur ; Hicham, guitariste-saxophoniste et apprenti de Music Fund, qui poursuit aujourd’hui sa formation de luthier chez Gauthier Louppe à Marche-en-Famenne ; Anas, amateur inconditionnel de musique classique, de jazz, de blues et de tango ; Houda, fervente interprète de Beethoven ; Hamza, chopinien dans l’âme et apprenti-accordeur actuellement en stage chez Hanlet, à Bruxelles ; Ibrahim compositeur-né dont le nom signifierait « Brahms » en arabe (sic) et qui, à l’écoute des ultimes soupirs de Didon, s’écria « La musique est le reflet de l’âme! » ; Najlae, benjamine de l’équipe ; Amina, jeune femme rêveuse et romantique.

La seconde playlist est quant à elle entièrement orientale: on y découvre non seulement la fameuse musique arabo-andalouse qui fait battre le coeur de Tétouan, mais aussi la musique rituelle des gnaouas (revue par des musiciens tels que Nass El Ghiwane ou Majid Bekkas), et, dans une veine plus populaire, un ensemble de chanteurs qui ont fait la gloire du monde arabe et en ont perpétré, tout en la modernisant, la tradition de musique vocale – tels Oum Kalthoum (célèbre pour ses chansons fleuves de plusieurs dizaines de minutes), Abdel Halim Hafez (aussi surnommé le « Sinatra du Nil ») ou encore Fairoz.

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#7 / Les visiteurs du soir

Florestan vient d’accomplir sa première grande traversée. Cinq jours entre Gibraltar et les Îles Canaries, au large des côtes marocaines. Avec une vitesse moyenne de près de 5 nœuds (8 km/h), ce n’est pas trop mal. Dès le départ, l’équipage vit au rythme des quarts. Nous découpons ainsi notre temps en petites tranches de deux heures, alternant veille sur le pont, sommeil, cuisine et corvées diverses. Nous avons donc chacun trois petites journées de quatre heures qui nous permettent d’assurer la marche du bateau vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Jour et nuit…

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 En mer, les règles changent. Le temps se dilue et se confond avec l’espace. La nuit, rien n’est comme le jour. Les sens s’éveillent, les pupilles se dilatent, l’adrénaline chasse le sommeil. Le bateau fonce droit devant lui, dans un mur noir que viennent parfois briser les lumières d’un cargo ou d’un bateau de pêche. En mer, on prend la mesure des choses, bien mieux qu’à terre. L’exagération n’a pas sa place, la juste proportion est une quête permanente. La bonne surface de toile, le bon cap, dormir ni trop ni trop peu, manger et boire ce qu’il faut pour tenir. En mer, l’harmonie est une question de mesure. Et c’est alors que des barrières que l’on pensait infranchissables tombent, comme par miracle. Si la mer rend l’être humain plus proche de la nature, elle rend aussi la nature plus proche de l’être humain. Ou disons en tous cas qu’elle crée des liens de solidarité entre les espèces que l’on observe rarement à proximité d’une terre quelconque. Approcher la nature sauvage à terre est souvent compliqué, demande de la patience et des trésors de camouflage. Mais lorsque les représentants de cette nature sauvage terrestre se retrouvent eux-mêmes plus ou moins perdus en milieu marin, la présence de l’homme représente une chance qu’aucun ne manque de saisir. Au point de transformer les voiliers croisant au large en véritables arches de Noé…

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 Tout au long de son voyage, et souvent à près de 200 km des côtes d’Afrique, Florestan aura ainsi hébergé nombre d’oiseaux colorés, épuisés par des heures de vol au-dessus de la mer. Pour quelques heures ou pour la nuit, des passereaux pour qui la mer est un désert mortel profitèrent de la mâture de notre voilier pour reprendre leur souffle et de notre réserve de graines de tournesol pour reprendre des forces. A chaque visite, la même évidence: l’instinct de survie tue la peur dans l’œuf. La trêve est alors décrétée unilatéralement et avec force par la gente ailée. Et quand un passager se rajoute à la liste d’équipage, même s’il pèse 20 grammes tout mouillé, cela ne manque pas d’impacter la vie du bord. Nous n’oublierons pas cette soirée du 23 octobre qui vit arriver un de ces « longs courriers » abrutis de fatigue. Contrairement à ses congénères, celui-ci pénétra carrément dans l’habitacle, pour se percher sur une petite étagère à quelques centimètres de la descente. Après un rapide coup d’œil à notre intention, il lustra son plumage et se mit la tête sous l’aile sans autre forme de procès, se balançant lentement d’une patte sur l’autre au rythme des vagues. Jusqu’aux premiers rayons du soleil, nous avons partagé notre espace, investis d’une responsabilité inédite. Il aurait fallu filmer nos contorsions pour ne pas risquer de le déranger tout au long de nos incessants passages dans la descente…

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Au petit matin, il frotta son bec sur le rebord du hublot, fit un tour complet d’inspection de ses plumes, semblant obéir à une véritable check list, s’ébouriffa et prit son envol vers Lanzarote, nous rappelant que nous aussi, nous étions bientôt arrivés.

Jérôme & Alexandra

Graciosa, archipel des Canaries

Ce vendredi 17 octobre, Anne Mattheeuws et Fabrice Kada nous donnaient pour la seconde fois depuis notre départ une tribune dans leur émission « Temps de pause ». Au programme: plusieurs extraits sonores des deux semaines de cours que nous avons donnés à Tétouan, assortis de quelques commentaires en direct. C’est à écouter ici: