Ce jeudi 25 septembre est le premier jour de ce que le directeur du conservatoire nomme avec emphase « les master class de la rentrée ». Nous sommes intimidés par un intitulé aussi ronflant, d’autant que les « maîtres », c’est nous. Les cours n’ont officiellement pas commencé, mais Monsieur Zerhouni nous assure avec force gesticulations que la classe encore vide à 10h sera bientôt bondée de jeunes musiciens avides de leçons de piano, d’harmonie et d’histoire de la musique. Meublé de vieilles armoires et d’antiques chaises avec écritoire, le local en question n’a pas connu de changement majeur depuis l’indépendance. Le piano quasi neuf qui trône sur l’estrade – dont il a tristement défoncé certaines planches – fait presque mal aux yeux tant il brille et détonne au milieu du mobilier patiné par les années. Subitement, la porte s’ouvre dans de grands éclats de voix: Monsieur Zerhouni pousse dans le dos deux de ses élèves. Les présentations faites, Anas et Houda sont bientôt rejoints par Brahim et Amina, puis par Anouar, Hamza, Hicham, Najlae et même Monsieur L’Arbi, le professeur de guitare. Notre cher directeur avait donc gagné son pari : les cours ont commencé devant une assemblée nombreuse et attentive.

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Brahim, Anas, Amina et M. L’Arbi

Nous expliquons à notre classe le programme de la semaine : chaque jour, une heure de cours individuel avec Jérôme au piano, suivie d’une heure de cours collectif avec Alexandra sous forme de tables de conversations musicales. L’idée de ces tables est bien sûr d’échanger sur la musique et de préciser quelques bases d’histoire et d’esthétique, mais aussi de faire s’exprimer les élèves dans la langue de Montaigne. Les différences de niveau de français sont criantes, une langue pourtant indispensable à ces jeunes musiciens, que ce soit pour aller étudier au conservatoire supérieur de Rabat, ou se former en France ou en Belgique, à l’instar des candidats accordeurs. Nous sommes curieux et avant tout à l’écoute : comment offrir de nouvelles perspectives tout en respectant les acquis d’une formation bien différente de ce qui se fait en Europe ? Ce sont les élèves eux-mêmes qui bien souvent nous donneront la réponse à cette question. Brahim, par exemple. Brahim a 23 ans et une question bien précise qui le taraude : comment composer un morceau riche en développements dramatiques lorsqu’on n’a qu’une courte mélodie en tête ? Les quelques notes qu’il égrène au piano arrachent des soupirs aux jeunes filles de l’auditoire et de langoureux hochements de tête aux garçons. Visiblement, Brahim est un talent déjà reconnu au conservatoire. Lorsque la musique s’arrête, le titre de la pièce jaillit comme une fusée : « Je me planterai une épée dans le cœur pour que tu m’aimes encore plus ». Brahim est un grand romantique.

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Brahim et Anas, leçon d’harmonie

Romantiques… Voilà peut-être le vrai dénominateur commun de tous nos jeunes élèves. Chacun à leur manière, ils brûlent d’une ardeur que seuls Beethoven, Chopin, ou Schubert leur permettent d’exprimer. Bach n’existe pas, Ravel non plus. Nous plongeons évidemment dans la brèche et lançons nos traits : « Brahim, as-tu déjà entendu parler de Stockhausen et de son quatuor pour hélicoptères? » Face aux mines dubitatives, nous faisons écouter ledit quatuor. Succès immédiat. Huit jours durant, Brahim s’est ainsi frotté aux principes de l’harmonie classique et aux règles élémentaires de la composition, mais aussi à de nouveaux horizons créatifs basés sur l’improvisation, l’intuition et le geste musical. Romantisme toujours avec Houda qui joue le troisième mouvement de la 17ème Sonate de Beethoven, une œuvre au sous-titre évocateur suggéré par le compositeur lui-même : « La Tempête ». Le tempo est vif, le toucher franc, le discours sans beaucoup de relief… En réalité Houda n’a aucune idée du programme narratif de la pièce, ni même de son sous-titre shakespearien. Ne sommes-nous pas les mieux placés pour décrire la progression d’un bateau dans la tempête, mesure par mesure, d’un pianissimo inquiet jusqu’à un fortissimo naufrageur ? Le cours de musique se fait théâtral, cinématographique presque. La mer en furie submerge enfin l’auditoire.

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Evocation de Karlheinz Stockhausen et de son spectaculaire Quatuor pour hélicoptères

Quitter Tétouan fut une déchirure. La fête du mouton marque le terme de nos activités, et nous laissons nos amis aux préparatifs exigeants de ce grand moment de l’année islamique. De son côté, Florestan tire sur ses amarres, nous rappelant que la route vers les Canaries est encore longue. Nous quittons Smir le lundi 6 octobre de bonne heure et rallions Gibraltar et son fameux rocher, où nous attendons le vent qui nous poussera vers Tenerife.

Jérôme & Alexandra

Gibraltar / 36°8’41 N 5°21’11 W

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Le dialogue Orient/Occident au cœur des préoccupations des élèves tétouanais

#5 / Chopin l’Andalou

Quinze kilomètres séparent le port de Smir de la ville de Tétouan. Quinze kilomètres d’une jolie route qui longe la côte avant d’emprunter la verte vallée de l’oued Martil et de remonter vers les impressionnants remparts de la médina, éclatante de blancheur. Les derniers 500 mètres représentent toujours un moment de suspense pour les passagers des antiques taxis assurant le service entre Ceuta et Tétouan. Un silence pesant peut même parfois s’installer, sept paires d’oreilles guettant une probable explosion du radiateur ou de l’embrayage lors de la fatale ascension. Enfin, « silence » est un grand mot au vu du tonitruant tapage que produisent les moteurs de ces Mercedes en service ininterrompu depuis près de 40 ans et totalisant en général plus d’un million de kilomètres au compteur.

Le centre de Tétouan s’articule autour de deux principaux quartiers: la bouillonnante médina du XIVe siècle et le quartier espagnol, construit dans un flamboyant style Art-déco au début du siècle dernier. Un décor tout en contrastes qui matérialise à lui seul les liens complexes unissant encore aujourd’hui Tétouan l’Andalouse et son ancien « protecteur » ibérique. Boyaux tortueux et venelles obscures ceints de hautes murailles disputent le terrain à de larges avenues bordées d’immeubles avec gaz aux étages. Les « Plaza del Caudillo » ou « Avenida del Generalissimo » ont cependant été rebaptisées aux noms de potentats plus typiquement maghrébins.

Ayant remisé shorts et sandales au profit de nos vêtements d’école, nous empruntons l’une de ces artères et découvrons bientôt ce qui sera notre lieu de travail pour une quinzaine de jours: le conservatoire de musique de Tétouan. Nous y sommes accueillis par Olivier Marie, le directeur de Music Fund, en grande conversation avec le très volubile Mohamed Zerhouni, professeur de solfège et directeur de l’école. Nous sommes heureux de revoir Olivier et de découvrir ce lieu particulier, organisé autour d’un long et unique couloir d’une quarantaine de mètres donnant l’accès à une dizaine de classes. Les portraits de Beethoven, Schubert ou Mozart se partagent fraternellement les murs avec ceux du roi Mohammed VI et de ses prédécesseurs. Dans l’air, quelques notes d’une sonate connue ou d’un impromptu familier, mais aussi les accents bien plus intriguants de cette fameuse musique arabo-andalouse qui fait la spécificité culturelle de Tétouan.

L’enthousiasme du tourbillonnant Zerhouni est certainement pour beaucoup dans le succès de son institution. 500 élèves de toutes origines et de toutes conditions s’y voient offrir des cours de solfège, d’harmonie, de piano, de violon, de guitare et de saxophone. Un orchestre classique et un orchestre traditionnel répètent alternativement dans une salle décorée de moucharabiehs en carton et de tapis de récupération. Les infrastructures et le mobilier datent de la période espagnole et seule la présence de quelques pianos neufs et en parfait état témoigne d’investissements récents. Un petit conservatoire donc, assumant tant le rôle d’initiation des enfants que celui de préparation à l’examen d’entrée au conservatoire supérieur de Rabat.

Voici quatre ans que Music Fund a investi les lieux. En particulier un petit atelier tout au fond du couloir, dans lequel un piano sert de banc d’essai à deux apprentis accordeurs formés grâce à l’association belge et à son équipe sur le terrain. Anouar et Hamza manient la clé d’accord et acquièrent les bases de leur futur métier, à Tétouan, mais aussi en Belgique où Music Fund leur organise des stages de formation. Si vivre de la musique est un rêve pour de nombreux jeunes musiciens marocains, la maîtrise d’un métier technique comme celui d’accordeur ou de réparateur d’instruments est sans conteste un atout de poids dans une société où de nombreux artistes connaissent une situation de grande précarité.

Les cours n’ont pas encore commencé au moment de notre arrivée. De quoi nous inquiéter de savoir si nous aurons des élèves, d’autant que la grande fête du mouton, l’Aïd El Kebir, n’est pas loin. Ce serait sans compter la motivation de Monsieur Zerhouni qui a battu le rappel. Dès le premier jour, Hicham, Houda, Amina, Anas, Najlae, Ibrahim mais aussi Anouar et Hamza, les deux accordeurs: tous se présentent avec enthousiasme pour une première leçon, partitions sous le bras. Les 10 jours de cours que nous leur avons dispensés dans la foulée feront l’objet d’un prochain post.

Jérôme & Alexandra

Tétouan

#4 / Du Golfe au Détroit

A l’heure où les sextants pullulent dans les brocantes nautiques et où les bonnes vieilles cartes en papier servent de plus en plus souvent à tapisser les murs des clubs de voile, à l’heure où le GPS renseigne le navigateur sur sa position au mètre près et où le téléphone satellite permet de faire livrer des fleurs depuis le milieu de l’Atlantique, il reste quand même pour le marin certains grands rendez-vous avec l’inconnu. Le Golfe de Gascogne figure en bonne place parmi ces zones où le contact avec la nature peut s’avérer rugueux, et dans tous les cas globalement imprévisible. Traverser le Golfe exige ce que l’on appelle une « fenêtre météo », c’est-à-dire une période de 3 jours durant laquelle le vent et la mer permettent le passage des voiliers. Et c’est peu dire que cette fenêtre tarde parfois à s’ouvrir… En ce début de mois d’août, c’est même face à un mur que patiente Florestan, agrippé à son ancre, face à l’Île de Groix. Calculs, hésitations, tentative avortée : c’est finalement le 13 août alors que la nuit tombe que nous nous lançons, bord à bord avec See You, un petit voilier belge qui sera notre compagnon de route jusqu’en Espagne. A son bord, Claire, contrebassiste, et Augustin, qui dirige Sysmo, un groupe de percussionnistes improvisateurs.

« Flor..tan,…restan, est-ce qu… tu me r…çois ?! » La petite voix de Claire traverse le noir de la nuit, et nous parvient crachottante au milieu des mugissements du vent et des vagues. Le contact radio n’est pas évident, mais combien réconfortant dans cette mer où les creux approchent les 4 mètres et où le vent flirte avec les 30 nœuds. L’aube nous permet de prendre toute la mesure de ce décor digne des Boréades : la mer et le ciel semblent se livrer une guerre sans merci et les grains s’enchaînent à un rythme soutenu. De temps en temps, le vol d’un oiseau marin nous rappelle que nous ne sommes pas les seuls témoins de ces scènes dantesques. Et plus sporadiquement encore, un groupe de dauphins escorte Florestan, apportant joie et encouragements à son équipage quelque peu transi par le froid et le roulis. Le matin du 16 août, Florestan est « dégolfé » (le terme est officiel) ! Les montagnes des Asturies surgissent de l’horizon et baignent bientôt le cockpit de leurs senteurs d’eucalyptus et de pin. Florestan est en Espagne.

Du Cap Finistère au Cap Trafalgar : suivront 1000 kilomètres cap au Sud, long cabotage au fil des côtes de Galice, du Portugal et d’Andalousie. Doubler un cap est une chose impressionnante. La mer y est toujours plus forte, ainsi que le vent, et ce que l’on trouve derrière un cap est souvent bien différent de ce qui le précède. La température, la végétation, la forme des nuages, parfois même les types d’oiseaux qui peuplent le rivage : les caps « chapitrent » le littoral. Et puis doubler un cap, c’est aussi réaliser de manière très concrète qu’on avance. C’est ce sur quoi nous méditions, à l’approche du Cap Saint-Vincent dont le phare visible à plus de 50 km nous avait guidé une bonne partie de la nuit… jusqu’à sa disparition aussi mystérieuse qu’inquiétante de notre champ de vision. L’idée qu’un phare aussi important que celui-là puisse connaître une défaillance technique nous semblant relever du fantasme le plus complet, nous cherchons ailleurs et réalisons bien vite que Florestan pénètre dans un brouillard suffisamment opaque pour masquer complètement l’éclat du phare et son million de candelas ! Toujours ce même sentiment de vivre un moment important quelques jours plus tard, à l’approche du Cap Trafalgar. Alors que l’équipage philosophe sur ce qu’aurait été le monde sans la victoire de Nelson sur Napoléon, et surtout sans Trafalgar Square à Londres, rebelotte : le phare s’éteint. Sauf que cette fois-ci, pas la moindre nuée en vue, le temps est parfaitement clair. Une brève discussion avec les gardes-côte locaux nous laisse pantois : « – Tarifa Trafic, ici Florestan. Le phare de Trafalgar est éteint. A vous. – Florestan, ici Tarifa Trafic, bien reçu. Et maintenant ? – Toujours rien. – Ah ! Et maintenant ? – Oui, ça marche ! Merci. – OK. bonne route. Terminé. » Luis Buñuel n’eut pas désapprouvé.

Qui double le Cap Trafalgar n’est plus qu’à une encablure d’un autre haut lieu de la navigation en mer : le Détroit de Gibraltar, célèbre pour son rocher, son incessant trafic de cargos et ses drames humains liés à la traversée d’embarcations clandestines dont les naufrages réguliers font de très nombreuses victimes. Les conditions sont bonnes alors que Florestan s’engage perpendiculairement dans ce véritable couloir parcouru par un fort courant d’Ouest en Est, l’Océan Atlantique venant compenser l’évaporation des eaux de la Méditerranée. Cap sur Tanger, premier port africain sur notre itinéraire, où nous retrouvons Véronique, la maman de Jérôme. Les instructions nautiques sont laconiques sur Tanger. D’immenses travaux sont en cours afin d’accueillir un bon millier de voiliers, le tout devant être terminé pour 2016. Nous sommes confiants, pensant que le Royal Yacht Club de la ville nous trouvera bien une petite place pour 2 jours. Et bien mal nous en prit. Le port est un modèle d’anarchie où l’espace est partagé dans un joyeux désordre entre l’armée, les pêcheurs, les ferries et deux douzaines de bateaux de plaisance à fond plat, jalousement amarrés à deux pontons en voie de démembrement, dans 80 cm d’eau. Florestan est donc placé à couple d’un petit bateau pilote et à l’ombre de la carcasse d’un ferry déclassé rouillant à son aise depuis 20 ans dans les eaux saturées d’ordures du port de pêche. Autant le dire tout de suite, le choc fut rude et l’accolade maternelle d’un réconfort certain au moment de mettre pied à terre sous le regard inquisiteur d’un policier en faction, qui se révélera le premier d’une très longue série.

Au terme d’une courte escale, et après un passage sans problème du Détroit, Florestan fait relâche à Ceuta. L’enclave espagnole, isolée du Maroc par une frontière aussi hermétique que controversée, réserve aussi sont lot de contrastes. La rutilante cité oscille entre luxe tapageur et mysticisme exacerbé, comme en témoigne la splendide procession à laquelle nous avons assisté. Une vierge montée sur un brancard porté par 20 hommes parcourt chaque année la ville depuis 1939, se frayant un chemin parmi une foule dense, amassée devant les boutiques free tax, les casinos et les grands hôtels. Au moment de terminer ce billet, Florestan a pris ses quartiers à Smir, à proximité de Tétouan où l’année scolaire du conservatoire de musique s’ouvrira le 25 septembre. Un nouveau chapitre s’annonce…

Jérôme & Alexandra

Marina Smir

35°44′ 42 » N – 5°20’33 » W

Ce mardi 2 septembre, nous rencontrions à Lisbonne Risto Nieminen, Directeur du Département Musique de la Fondation Calouste Gulbenkian (Fundaçao Calouste Gulbenkian), et l’interrogions sur sa collaboration avec Music Fund ainsi que sur les liens unissant culture et développement:

Par ailleurs, Florestan a eu ce vendredi 5 septembre sa première chronique dans la nouvelle émission d’Anne Mattheeuws et Fabrice Kada, « Temps de pause » (Musiq3). A écouter ci-dessous (+/- 28’35):

Risto Nieminen

Risto Nieminen a suivi des études de musicologie et de littérature à l’Université d’Helsinki. Il a successivement travaillé au département musique de la Radio Finlandaise, à l’Orchestre Symphonique de la Radio Finlandaise, et en tant que directeur artistique de l’Ircam à Paris. Il revient en Finlande en 1997 pour assurer la fonction de directeur du Festival d’Helsinki. Depuis mai 2009, il est directeur du Département Musique de la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne

Fondation Calouste Gulbenkian 

La Fondation Calouste Gulbenkian a été créée en 1956, selon les termes du testament de Calouste Sarkis, un amateur d’art éclairé et un philanthrope. La Fondation aide la musique en accordant des subventions ou en finançant des projets propres dans ces 4 domaines d’intérêts : l’éducation musicale et le perfectionnement des musiciens, le soutien à la musique et aux musiciens contemporains, l’étude et la représentation d’œuvres méconnues et le développement de l’intérêt du public pour la musique et la création de nouveaux publics. La Fondation a son propre orchestre Orquestra Gulbenkian et son chœur Coro Gulbenkian qui se produisent fréquemment au Portugal et à l’étranger. Tout au long de l’année, à Lisbonne, la Fondation Gulbenkian présentent des concerts avec le chœur et l’orchestre , mais aussi en accueillant des orchestres, solistes ou formations de chambres renommés. www.gulbenkian.pt

(Source: www.reseau-varese.com)

Le groupe Outhere Music s’associe au projet humanitaire et culturel de Music Fund et confère au voyage du Florestan sa dimension sonore. Chaque mois, nous vous proposons la « playlist du bord », résumé subjectif et sonore des émotions, des sensations et des échanges qu’autorisent un grand voyage sur un petit voilier…

« Si tu peux rester, reste, pars s’il le faut » disait le navigateur Bernard Moitessier. Joie et larmes se confondent sur le quai, au jour des adieux. A l’entrain doux-amer du Captain Piper His Galliard répond la nécessité de s’abandonner aux mains du destin et d’invoquer la fortune « avant que les belles et jeunes années soient envolées ». La mer sur laquelle navigue Florestan est une mer d’encre, et les récits de navigation les plus divers débordent des étagères du carré. Florestan entame son Odyssée, sur les traces du plus mythique des navigateurs. Littérature toujours, avec cette fois la plume de Victor Hugo, amoureux de la mer et des marins, dont la maison à Guernesey se dresse comme un havre poétique sur la route du grand large et nous émerveille plus à chaque visite. Dressés au bout du chemin comme le portique d’un sépulcre monumental, le Phare de la Vieille et la Tour de la Platte marquent d’une manière on ne peut plus dramatique la sortie de la Manche. La Bretagne alignant volontiers quatre saisons en une journée, le puissant vent de Sud-Ouest s’éclipse heureusement bien vite au profit d’un zéphyr doux et fluide qui pousse gentiment Florestan vers son prochain atterrage. C’est Bernard Foccroulle qui cueille nos amarres par un beau matin ensoleillé et qui nous fait le plaisir d’échanger avec nous sur la musique et sa place dans la société. Un vent du Nord nous arrache cependant à nos réflexions, et c’est bientôt vers l’Espagne que pointe l’étrave avec dans l’oreille la musique des vagues et de Couperin le Grand.

> Ecouter la playlist sur Spotify

Dowland LachrimaeFor ever FortuneZamponi UlisseFauréBeethoven - Piano SonatasBuxtehude FoccroulleCouperin DominosSchubert Impromptus

#3 / La porte de l’Atlantique

« Qui voit Ouessant voit son sang, qui voit Molène voit sa peine ». C’est en mijotant ce vieux proverbe breton que Florestan abat les derniers milles qui le séparent de la sortie de la Manche, et arrive en vue de ces deux îles mythiques. Que ce soient les brumes épaisses de la Côte d’Opale ou les écueils des îles anglo-normandes, les obstacles furent nombreux pour le petit voilier depuis son départ de Nieuport. Mais en aucun cas ils n’atteignirent en réputation les périls de la Mer d’Iroise. Du Chenal du Four à la Baie des Trépassés, la mer contourne la Bretagne à la vitesse d’un cheval au galop et donne rendez-vous aux vents les plus forts et aux courants les plus sournois. Le 4 août 2014, Florestan laisse définitivement cet enfer d’eau et de cailloux dans son sillage et « embouque » le Raz de Sein, en franchissant le portique quasi sépulcral que forment le phare de la Vieille et la tour de la Plate.
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Devant l’étrave, désormais, l’océan atlantique. Avec des sensations neuves pour un équipage habitué au clapot court et lancinant de la Mer du Nord. C’est désormais une houle longue et puissante qui berce le voilier et qui lui lance comme un appel à la chevaucher par-delà parallèles et méridiens. Un dernier obstacle cependant avant la liberté du grand large : la traversée du Golfe de Gascogne et sa météo souvent capricieuse. C’est en son milieu que les fonds remontent de 4000 à 300 mètres, créant une mer volontiers chaotique… Pour l’heure, le vent se maintenant résolument au Sud-Ouest, Florestan goûte aux charmes d’une navigation plus douce, le long des côtes de Bretagne Sud, au gré des îles et des estuaires de rivières, attendant le moment propice pour entamer les 72 heures de mer qui le séparent de l’Espagne.

C’est à l’occasion de l’un de ces détours champêtres que nous avons eu le grand plaisir d’accueillir Bernard Foccroulle à bord de notre voilier. Amoureux de la Bretagne, le Directeur général du Festival d’Aix-en-Provence aime s’y ressourcer et y composer, loin de l’axe Bruxelles-Paris-Aix qu’il emprunte habituellement. La conversation s’engage rapidement sur Music Fund et son projet alliant culture et développement. La responsabilité de l’Occident dans le renouvellement des relations avec le Sud, le dépassement des vieux schémas coloniaux au profit d’échanges créatifs et innovants, l’impact d’une telle approche sur le vivre ensemble dans une Europe multi-culturelle : autant de questions qui passionnent cet artiste, intellectuel et penseur de premier plan, et que nous avons recueillies dans une interview que nous diffuserons très prochainement. Pour l’heure, Florestan pointe l’étrave vers le Sud et les côtes de Galice. Silence radio pour trois jours donc. Mais nous vous invitons à suivre notre progression via la balise et vous retrouvons très bientôt pour le premier épisode de notre séjour ibérique.

Jérôme et Alexandra

Port de Sauzon – Belle Île en Mer
47°20’50 N – 3°13’33 W

#2 / Florestan heure par heure

Bonne nouvelle !

Depuis ce vendredi 25 juillet, le trajet du Florestan peut être visualisé sur Google Maps grâce à une balise SPOT indiquant heure par heure la position GPS du bateau.

Vous aurez donc la possibilité de nous suivre en « live » tout au long du voyage. Première grande étape: le Golfe de Gascogne, prévu dans quelques jours.

Cliquez ICI ou rendez-vous en page d’accueil du site et… ouvrez l’oeil!

 

Jérôme et Alexandra

S.Y. Florestan

49°27’35 » N

2°32’06 » W

 

 

#1 / Le nœud de taquet

Défaire un nœud… Un geste bien simple, un geste quotidien auquel on n’attache rarement beaucoup d’importance. Ce lundi 21 juillet, défaire le nœud qui retient Florestan à la terre est pourtant bien un événement. La libération d’une énergie énorme, l’aboutissement de mois d’une préparation aussi minutieuse qu’exigeante. Ce lundi 21 juillet, Florestan est à l’eau, et accueille son équipage et sa cargaison musicale, un nœud seulement les séparant de l’accomplissement de leur destin commun. Un simple nœud de taquet, sorte de « nœud en huit » que conclut une boucle qui le rend littéralement impossible à défaire sans la main de l’homme. Ce lundi 21 juillet, nous avons libéré Florestan de cette dernière entrave et écrit les premiers mots de ce qui sera, quoi qu’il en soit, un chapitre essentiel de notre vie.

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Défaire un nœud rassemble familles, amis et badauds et peut même faire déplacer la télévision et la radio ! Défaire un nœud peut faire couler les larmes et jaillir les émotions les plus fortes. Tout cela, nous l’avons expérimenté et vécu comme un moment d’une rare intensité. Florestan est parti, et en nous emportant vers le large, nous a offert une vérité à contempler : celle de la force et de la beauté des liens qui nous unissent à ceux que nous laissons sur le quai. Larguer les amarres et croiser un regard embué, reculer dans la place et distinguer une étreinte inattendue, pousser résolument la marche avant et voir se lever cinquante mains comme autant de signes d’encouragement, d’amour et d’amitié.

Florestan est parti, et son départ initie la mission que nous lui avons patiemment concoctée. Les cales remplies d’instruments de musique et de partitions, paré des couleurs de Music Fund, notre voilier reflète la confiance et l’enthousiasme dont nous avons bénéficié depuis les balbutiements de notre aventure. Il porte aussi très haut notre espérance de pouvoir faire œuvre utile et de rendre évident le lien vital unissant culture et développement. Florestan est parti, emmenant un couple à son bord, mais également le souvenir de chacun de ceux qui ont contribué d’une manière ou d’une autre à son voyage. Ces pensées nous habitent alors que le chant de la mer sur l’étrave égrène les premières notes de ce qui sera une longue, très longue symphonie. Ce 21 juillet, le nœud est dénoué, et nous voici sur une route que nous vous invitons à suivre avec nous, au gré de la mer et du vent.

Jérôme & Alexandra

S. Y. Florestan
49° 35′ 172 N
01° 15′ 560 W
Florestan dans la presse
Musiq’3
« Le départ du Florestan » { Lire l’article }
« Florestan: When Music is Sailing. Deux ans autour du monde à bord d’un voilier » { Lire l’article }
RTBF
JT du mardi 22 juillet 2014
JT RTBF